NBC News/Epstein Files

Ce jeudi 19 février, de nouvelles têtes sont tombées : l’ex-prince Andrew, frère cadet du roi Charles III, a été arrêté et placé en garde à vue – le jour de son anniversaire – à la suite d’allégations de « manquements à ses obligations dans l’exercice d’une fonctions officielles ». Ce dernier aurait transmis à Jeffrey Epstein des informations potentiellement confidentielles, du temps où l’ex-prince portait le titre d’émissaire du Royaume-Uni pour le Commerce international, entre 2001 et 2011. Un soupçon couplé aux multiples accusations d’agressions sexuelles qui portent sur Andrew : l’Américaine Virginia Giuffre, notamment, avait intenté une action en justice en 2022 contre ce dernier pour agressions sexuelles alors qu’elle n’avait que 17 ans. 

Mais les dernières nouvelles ajoutent à l’horreur de ces événements : un rapport expurgé du FBI implique Andrew dans des faits de « trafic d’êtres humains et d’agressions sexuelles anciennes sur un mineur » entre 1994 et 1996. A ce titre, les propos d’un témoin anonyme révèlent qu’Andrew et d’autres hommes auraient assisté à la torture, par des chocs électriques, d’une femme attachée sur une table, sans lever le petit doigt. Cette chute brutale d’un ex-membre de la couronne britannique n’est pourtant que la face émergée du scandale Epstein, aux ramifications mondiales, dont la presse tente aujourd’hui de lever le voile. 

Le triste scandale des dossiers Epstein bat son plein : l’homme d’affaires américain, retrouvé pendu dans sa cellule en 2019, est à l’origine d’un trafic sexuel pédocriminel impliquant l’exploitation de plus de 1000 mineures et jeunes adultes à travers un réseau international de prostitution et de chantage sexuel. Si les premières accusations à son égard remontent à l’année 1996, la médiatisation à grande échelle de l’affaire Epstein émerge seulement à partir de 2019. Elle suit la publication de documents judiciaires dans le cadre de l’arrestation de l’homme d’affaires et de son suicide présumé. 

Des dossiers ouverts sous la contrainte ? 

En novembre 2025, Donald Trump signe le Epstein Files Transparency Act, qui oblige la publication de millions de documents judiciaires et administratifs sur l’affaire. Bien entendu, les dossiers révèlent les liens étroits tissés entre Epstein et certaines élites politiques, économiques et culturelles à travers le globe. Ils témoignent aussi des pratiques de recrutement et d’exploitation sexuelle systématique employées par Epstein. 

Les experts de l’ONU se sont exprimés sur l’affaire, alertant sur l’existence possible de crimes contre l’humanité, d’esclavage sexuel et de torture. Ils dénoncent en outre l’absence d’enquêtes approfondies dans un certain nombre d’Etats dont les élites sont mentionnées au sein des dossiers Epstein. De fait, aujourd’hui, l’affaire demeure ouverte et tentaculaire, tant les documents sont nombreux. Certains d’entre eux font encore l’objet d’enquêtes en cours, et des millions attendent d’être analysés.

Aux origines de l’affaire Epstein : un silence complice

Durant plusieurs années, Epstein agit en toute impunité. C’est en 2005 qu’une première plainte à son encontre change la donne, à travers le témoignage de Virginia Roberts Giuffre, l’une des victimes de son réseau. La police de Floride se penche alors sur le cas Epstein et permet l’ouverture d’une enquête fédérale qui aboutit à l’identification de 36 victimes mineures. En dépit de ce chiffre alarmant, le prédateur écope seulement de quelques mois de prison. 

Initialement, les victimes et leurs familles sont loin d’être prises au sérieux par le FBI. L’une des causes majeures de cet écueil réside en la personne d’Alexander Acosta, le procureur de Floride de l’époque et futur ministre du Travail sous le premier mandat de Donald Trump. Celui-ci passe, en 2008, un accord avec Jeffrey Epstein alors que ce dernier se retrouve acculé par les multiples témoignages qui pèsent à son encontre, ce qui lui permet de subir une peine dérisoire. Inutile de rappeler qu’en outre, à cette époque, les accusations de viol et d’agressions sexuelles sont largement minimisées – en particulier lorsqu’elles proviennent d’adolescentes issues de milieux modestes. 

Un trafic sexuel à l’ampleur inédite 

C’est une réalité dont Jeffrey Epstein et sa compagne, Ghislaine Maxwell – condamnée à 20 ans de prison pour complicité de trafic sexuel de mineurs et pédocriminalité – ont bien conscience. C’est pourquoi, ces derniers recrutent au sein de leur réseau pédocriminel des adolescentes appartenant aux lycées pauvres de l’autre côté du pont de Palm Beach, où le couple a établi sa demeure. Ces dernières se voient confier à leur tour la tâche de « rabatteuses » et recrutent d’autres camarades de classe, étoffant ainsi le réseau Epstein. 

Les proportions de ce trafic sexuel sont monstrueuses : pour donner un ordre d’idée, de 1991 à 2002, le majordome du manoir Epstein de Palm Beach indique avoir « vu passer entre 50 et 100 jeunes femmes », dont certaines ont tout juste 14 ans. Par ailleurs, les mineures ne sont pas seulement recrutées pour Epstein : celui-ci se fait une joie de les « offrir » à ses amis et ses relations, dans une ampleur dont, aujourd’hui encore, nous n’avons pas saisi toute la mesure. 

La résurgence du scandale

En 2018, une enquête menée par le Miami Herald révèle au grand jour l’émergence de nouvelles accusations ayant émergé à partir de 2015, ce que beaucoup de personnes d’influence tentaient de passer sous silence. Il ne fait aucun doute que la haute société new-yorkaise est déjà au vent des scandales pesant sur Jeffrey Epstein. Mais l’apport de preuves et de témoignages à travers l’enquête du journal contraint la justice américaine à se ressaisir du dossier. Cette dernière est aussi sous pression dans le contexte de l’émergence du mouvement Me too, qui suit notamment les accusations d’agressions sexuelles à l’encontre d’Harvey Weinstein. Dès lors, le 6 juillet 2019, Epstein est à nouveau arrêté. 

Le prince Andrew est largement impliqué au sein du dossier, ainsi qu’en attestent de nombreuses photographies sur lesquelles il apparaît aux côtés d’une adolescente – qui témoignera par la suite des abus que l’ex-membre de la famille royale britannique lui a fait subir. L’année 2010 signe donc l’émergence d’une prise de conscience : le réseau Epstein comporte des ramifications internationales conséquentes grâce à son trafic sexuel de mineures. Epstein rencontre Andrew grâce à Ghislaine Maxwell, qui permet à son compagnon de transformer ses relations sur le plan social et d’entrer dans le « grand monde », notamment en Europe.

Les ramifications internationales du dossier Epstein 

L’effroi causé par cette affaire résulte, d’une part, de la nature des crimes commis à l’égard du très grand nombre de jeunes filles et femmes victimes de trafic sexuel. Mais il est aussi la conséquence de ses importantes ramifications internationales, car l’affaire Epstein implique en effet de nombreuses figures politiques, financières et culturelles de différents pays. 

Il est tout à fait impossible de dresser une liste exhaustive de l’ensemble des individus concernés par le dossier Epstein. De nouveaux noms apparaissent régulièrement dans les documents déclassifiés et témoignent de l’ampleur du réseau tressé, de son vivant, par Jeffrey Epstein. La nature de ses liens avec des hommes d’Etat, multimilliardaires, artistes, est ardue à déterminer. Toutefois, les documents déclassifiés mentionnent certaines figures de premier plan, à l’instar de Donald Trump, Bill Clinton, Jack Lang, Ehud Barak (militaire et homme d’État israélien) ou encore la princesse Mette-Marit de Norvège – pour n’en citer qu’une poignée. 

La dimension financière du scandale

Au-delà de l’existence d’un réseau pédocriminel à grande échelle, l’affaire met également en lumière des liens amicaux et financiers à l’origine d’une forme de grande solidarité parmi les puissants. Celle-ci nourrit ce que Marie-Cécile Nave qualifie de « capitalisme de prédation » : un entre-soi qui transcende les frontières politiques et géographiques, mais pas sociales. C’est grâce à celui-ci qu’Epstein est sollicité par de grandes figures en vue de contrer intelligemment le mouvement Me too les mettant en cause. 

Si bien que le trafic sexuel mené par Epstein se mêle rapidement étroitement à des délits d’initiés, de l’évasion fiscale, des conflits d’intérêts – notamment des informations diplomatiques confidentielles données à Epstein, en échange de faveurs – on devine lesquelles – octroyées à ses nouvelles relations. 

L’une des affaires concerne notamment le gouvernement britannique en la personne de Peter Mandelson. Cet ancien ministre a communiqué à Epstein des informations confidentielles, à l’instar du sauvetage de certaines banques après la crise financière de 2008. Informations qui permettaient à Epstein lui-même et à ses relations à Wall Street de commettre des délits d’initiés. 

Le cas Maxwell : la seule chance de lever le voile sur toute l’affaire ?

Les poursuites judiciaires contre Epstein se sont éteintes après sa mort en 2019. En dehors des multiples dossiers aujourd’hui épluchés par la presse américaine, seule Ghislaine Maxwell pourrait attester de la nature des liens entre le milliardaire et des personnalités publiques comme Donald Trump, Bill Clinton et d’autres. Elle purge actuellement une peine de prison ayant été très favorablement aménagée, notamment depuis la visite de Todd Blanche, actuel numéro 2 du ministère de la Justice aux Etats-Unis, en juillet 2025. Ce dernier est également un ancien avocat du président Trump.  

Ghislaine Maxwell a témoigné en février devant la chambre des représentants, en faisant valoir son droit au silence selon le Ve amendement de la Constitution américaine. En outre, son avocat a laissé entendre qu’elle s’exprimerait davantage et blanchirait Donald Trump et Bill Clinton de tous méfaits si le président s’engageait en contrepartie à la gracier. Président qui, sans l’exprimer clairement, n’a jamais exclu cette possibilité. 

Emmanuelle DE LA SERRE

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