ANTONIO LACERDA / EPA

À Rio de Janeiro, une opération policière de grande ampleur contre l’un des principaux gangs brésiliens fait des centaines de morts. Un record dramatique pour la métropole qui peine à assurer sa sécurité. Alors que le Brésil connaît une forte polarisation politique, ce raid massif suscite un vif débat : certains le considèrent comme une réponse nécessaire à la criminalité, d’autres dénoncent un véritable massacre.

Mais que s’est-il passé à Rio ?

Le mardi 28 octobre 2025, la police de Rio a mobilisé 2.500 agents pour s’attaquer à la principale organisation criminelle de la ville, le Comando Vermelho (CV). Principalement connue pour le trafic d’armes et de drogues, cette organisation domine plus de 10 % du territoire de Rio et les autorités cherchent à contenir son expansion. Ce sont deux favelas du nord de la ville qui ont été visées par l’opération : les complexes de Penha et d’Alemão, des quartiers pauvres et densément peuplés. Les forces de l’ordre les ont pénétrées par hélicoptères, véhicules blindés et à pied, pour exécuter des dizaines de mandats d’arrêt sur une zone de neuf millions de mètres carrés. Dès la matinée, les tirs, barricades et incendies ont éclaté un peu partout, paralysant une partie de la ville jusqu’au retrait des troupes vers 22 heures. Avec plus de 130 morts selon le bilan provisoire, cette opération est devenue la plus meurtrière jamais menée par la police au Brésil. Parmi les victimes, figurent principalement des criminels présumés, dont quelques mineurs, ainsi que quatre policiers. L’hôpital Getulio Vargas, dans le quartier de Penha, a également vu affluer de nombreux blessés.

Entre soutien, appels à la modération et effroi : les réactions reflètent la profonde polarisation de la société brésilienne

Dès le lendemain, la police a tenu une conférence de presse pour justifier son opération. Elle a affirmé avoir mené une enquête préalable de plus d’un an, réussi à arrêter 113 suspects et saisi une centaine de fusils d’assaut, ainsi que d’importantes quantités de drogue. Le gouverneur de droite de l’État de Rio, Claudio Castro, a qualifié l’opération de ‘’succès’’, ne déplorant que la mort des policiers, qu’il estime être les seules véritables victimes. Il a également souligné la nécessité de cette opération pour lutter contre ce qu’il qualifie de “narcoterrorisme”. Un terme qu’il s’attache à employer pour dénoncer les organisations criminelles locales, mais qui reste controversé, notamment pour la sociologue Carolina Grillo qui ne voit pas de véritable promotion de la terreur derrière les actions des gangs brésiliens. La police de Rio a pu compter sur le soutien d’un groupe de députés d’extrême droite, qui a annoncé vouloir faire accélérer l’adoption d’une proposition visant à classer le Comando Vermelho, ainsi qu’un autre groupe de narcotrafiquants brésiliens, comme “organisations terroristes”. Cette initiative est appuyée par un responsable de la police civile de Rio, Felipe Curi, qui y voit un moyen de permettre l’emploi d’armes plus puissantes pour neutraliser les membres des gangs.

Par ailleurs, le président Luiz Inácio Lula da Silva, en déplacement à l’étranger pendant l’opération, a adopté un ton plus modéré. Il a appelé à protéger la population tout en soulignant qu’il ne pouvait tolérer les réseaux criminels. Son gouvernement n’avait cependant pas été informé de l’opération. Le président de gauche n’a pour autant pas condamné cette dernière et a même plutôt cherché à se montrer rigoureux en promulguant, deux jours après, une nouvelle loi sécuritaire. Celle-ci vise principalement à renforcer la lutte contre le crime organisé au Brésil, à sanctionner ceux qui la compromettent et à protéger ceux qui y participent. À nouveau candidat aux élections présidentielles de 2026, Lula semble, par cette initiative, s’adresser de manière stratégique à la frange droite de l’électorat, pour qui la question de l’insécurité constitue l’une des principales préoccupations.

D’un autre côté, bien que les raids policiers dans les favelas ne soient pas inédits, celui-ci choque particulièrement une grande partie de l’opinion publique par sa dimension et sa brutalité. Les organisations de défense des droits humains l’ont vivement dénoncé, le qualifiant notamment de ‘’massacre’’ et d’’’énorme tragédie’’. À l’instar de l’ONG Human Rights Watch au Brésil qui a exigé l’ouverture d’enquêtes sur chacune des victimes. Le juge de la Cour suprême brésilienne, Alexandre de Moraes, a lui aussi réclamé des explications sur l’intervention policière, convoquant le gouverneur Claudio Castro à une audience. De plus, de nombreux habitants se sont également vivement indignés et se sont rassemblés le 31 octobre pour manifester contre l’opération. Ils ont dénoncé des exécutions sommaires et exprimé leur colère envers Claudio Castro, qu’ils ont qualifié d’ »assassin terroriste », le sommant de démissionner.

En outre, la presse brésilienne s’est naturellement emparée de l’affaire et l’un des principaux quotidiens, O Estado de São Paulo, s’est joint aux critiques. Il a dénoncé l’absurdité de l’intervention policière, soulignant que la principale cible, un des chefs du Comando Vermelho, Edgard Alves de Andrade, avait pris la fuite. Le journal a montré que l’opération révélait surtout les énormes difficultés du gouvernement de l’État de Rio qui recourt à des méthodes inadaptées et complètement contre-productives pour tenter de récupérer le contrôle de son territoire. À l’instar des habitants, O Estado de São Paulo a également souligné que plusieurs éléments laissent penser que des suspects ont été exécutés sommairement. L’article de Folha de São Paulo, autre grand quotidien brésilien, quidresse le profil des victimes, semble appuyer ce point. Il mentionne notamment Tiago Neves Reis, 26 ans, qui ne faisait l’objet d’aucun mandat d’arrêt et dont l’appartenance présumée au Comando Vermelho reposait uniquement sur l’utilisation d’un emoji drapeau rouge sur ses réseaux sociaux.

Rio : la sécurité à quel prix ?

En somme, cette opération policière historique à Rio illustre à la fois l’urgence de lutter contre le crime organisé et les limites des méthodes employées par les autorités. Elle met en lumière les profondes divisions de la société brésilienne, entre une droite saluant la fermeté des forces de l’ordre, et une gauche dénonçant un véritable massacre. L’affaire pose également la question cruciale de l’équilibre entre sécurité et respect des droits humains dans la lutte contre les gangs.

Margaux CARRIER

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