Babanusa, El-Obeïd, Merowe : quel lien entre ces villes soudanaises ? En premier lieu, chacune se situe dans la région du Kordofan, espace stratégique aux multiples ressources. En outre, initialement sous contrôle de l’armée gouvernementale, ces villes, assiégées depuis des mois, ont subi d’importantes frappes de drones des Forces de Soutien Rapide (FSR) ces derniers jours. De fait, après le Darfour, c’est au tour du Kordofan de s’avancer comme le nouveau théâtre des affrontements meurtriers au Soudan. Le pays, soumis depuis 2023 à une guerre de pouvoir entre deux généraux rivaux, Al-Burhane et Hemetti, s’enfonce progressivement dans une crise doublée d’une catastrophe humanitaire sans précédent, dans un contexte de relative indifférence de la communauté internationale.
Un contexte de rivalités entre officiers soudanais
Le Soudan est en proie à un conflit sanglant dont les prémices remontent à l’effondrement de la longue dictature d’Omar al-Bachir en 2019. Celle-ci signe l’avènement d’un nouveau régime aux prétentions démocratiques, régime néanmoins tué dans l’œuf après le coup d’État de l’armée soudanaise de 2021, qui ouvre la voie à une guerre de pouvoir entre deux militaires anciennement alliés en avril 2023 : d’une part, le général Abdel Fattah al-Burhan, qui dirige l’armée soudanaise ; de l’autre, Mohamed Hamdan Daglo, dit Hemetti, commande les Forces de soutien rapide (FSR).
Si le Darfour a jusqu’ici constitué le lieu d’affrontements privilégié entre l’armée régulière et les paramilitaires, la prise d’El-Facher le 26 octobre 2025 – dernier bastion de l’armée régulière et capitale du Darfour – permet aux Forces de Soutien Rapide d’obtenir le contrôle total de la région. Dès lors, elle signe une redirection stratégique des affrontements entre les deux armées. Pour les paramilitaires d’Hemetti, la bataille pour le contrôle du Kordofan est vitale : perdre la mainmise sur ce dernier signifierait ouvrir de nouveau la voie à l’armée gouvernementale du général al-Burhan dans la région du Darfour. Le Kordofan est en outre une zone extrêmement riche en pétrole, ce qui n’est pas sans exciter les intérêts des belligérants qui se querellent dans la région.
« La pire crise humanitaire au monde »
Depuis deux ans, le conflit aurait causé la mort de plus de 150 000 Soudanais et forcé le déplacement de près de 13 millions d’individus vers les pays limitrophes. Sans compter que cette guerre meurtrière a plongé le pays dans « la plus grande crise humanitaire au monde » selon l’ONU. Une situation sans précédent qui se fonde sur les conditions de vie innommables des populations civiles : plus de la moitié du peuple soudanais serait menacée par la famine, et les organisations humanitaires mettent en exergue les limites d’accès à certains territoires, bloqués et employés comme outils de pression par les belligérants. Les Nations Unies, pointant du doigt ces pratiques, avertissent que la situation s’aggrave pour les civils. Ce dont les deux camps se moquent, cherchant par-dessus tout à solidifier leurs positions sur le terrain ainsi que leur légitimité, en vue de diriger l’ensemble du territoire soudanais. Depuis des mois, les négociations pour une trêve humanitaire sont dans l’impasse, bien qu’une brèche semble avoir été ouverte dès les premiers jours de novembre sous l’égide des États-Unis et de l’Égypte notamment.
Médiation de la scène internationale après des mois de mutisme
C’est dans ce contexte pour le moins tendu que certaines puissances ont proposé leur médiation du conflit soudanais, par le biais de l’adoption d’une trêve humanitaire dont le Quartet, format composé des États-Unis, de l’Égypte, de l’Arabie Saoudite et des Émirats Arabes Unis, est à l’origine. Acceptée par les FSR le jeudi 6 novembre, la trêve a pourtant été parfaitement ineffective. Et pour cause : l’armée régulière, appuyée par le gouvernement soudanais, refuse toute médiation incluant les Émirats quand ceux-ci fournissent en masse les armes qui permettent aux troupes d’Hemetti de gagner du terrain sur les forces du général Al-Burhan. C’est ainsi que le 12 novembre, Mohieddine Salem s’est insurgé, affirmant que le Quartet n’avait pour le Soudan aucune valeur officielle : « Nous ne reconnaîtrons pas ce format, qui n’a pas été constitué à la suite d’une décision du Conseil de sécurité. (…) Nous coordonnons nos positions avec nos frères au Caire, à Riyad et avec nous amis aux États-Unis de manière bilatérale ». Dès lors, aucun signe de désescalade n’a été perçu sur le terrain ces derniers jours. Finalement, le Soudan, déchiré par des forces antagonistes et plongé dans le chaos de la guerre, s’éloigne toujours un peu plus de l’idéal démocratique vers lequel il avait espéré tendre après tant d’années de dictature.
Emmanuelle DE LA SERRE

