Lors d’un dîner organisé le 4 septembre à la Maison Blanche, au cours duquel le président Donald Trump avait convié tous les géants de la tech, Mark Zuckerberg fut interrogé concernant le montant qu’il souhaitait investir dans l’intelligence artificielle aux États-Unis. Ce dernier annonça le chiffre colossal de 600 milliards de dollars, avant d’avouer par la suite qu’il avait donné ce montant tout à fait par hasard, pour contenter le président américain, sans même savoir ce que ce dernier souhaitait. L’événement est assez représentatif de l’investissement presque aveugle opéré dans cette technologie novatrice et pose question quant à son avenir et sa pérennité. 

Titouan – Avant d’évoquer le cas précis de l’IA, pouvez-vous revenir rapidement sur la notion de “bulle” en économie ? 

G. Raveaud – Avant de vous répondre, je voudrais d’abord rebondir sur cet événement. C’est vrai qu’initialement, sur le plan politique, la Silicon Valley était très opposée à Donald Trump. Toutes les entreprises de la Tech ont financé et financent encore des candidats démocrates, comme la sénatrice de Californie Elizabeth Warren. Or, lors de la nouvelle élection de Donald Trump, ce dernier leur a rappelé « qui était le patron ». Aux États-Unis, indépendamment de ce que l’on peut en penser en termes de jugements de valeur, il y a un État extrêmement fort, car fondé sur l’armée – la première du monde. Il lui est possible de “taper sur la tête” des plus grandes entreprises du monde – parce que la valorisation boursière des entreprises de la tech est absolument énorme (on peut donner l’exemple d’Apple, qui représente des milliers de milliards de dollars pour chaque entreprise), et ces sommes sont sans commune mesure avec le budget des États. Mais lors de l’élection de Donald Trump, le président a rappelé aux géants de la tech qu’il était celui qui détenait le pouvoir politique aux États-Unis. Ceux-ci ont très vite compris et se sont vendus au Président, prenant conscience qu’en tant qu’Américains vivant aux États-Unis, ils n’avaient aucun intérêt à avoir des ennuis avec l’État. Donc, même si le montant de l’investissement dans l’IA annoncé par Mark Zuckerberg est “bidon”, l’objectif est de faire semblant de respecter la volonté du patron, voire de vraiment la respecter. Et ça, ça vient contrer tout un discours auquel j’ai moi-même contribué, parmi beaucoup d’économistes de gauche, selon lequel les marchés et les entreprises seraient plus forts que les États. C’est parfois vrai, mais ce n’est pas valable dans le cas des États-Unis – il y a de fortes nuances à apporter à nos discours. Évidemment, en tant que Français, on ne peut extrapoler l’étendue des actions du président américain. Mais par rapport au grand tournant néolibéral des années 1980, centré sur le développement de la liberté des marchés et des entreprises face aux États, c’est un épisode qui montre un second tournant, très important – et qui mérite que l’on s’attarde dessus. 

En ce qui concerne la bulle, sa définition académique est claire – et apparemment simple. Il faut juste rappeler ce qu’est une entreprise cotée en bourse. C’est une entreprise qui possède un capital, et ce capital est divisé en plusieurs petits morceaux, les actions. Bien entendu, la plupart des entreprises ne disposent pas d’actions : votre pharmacien, votre boucher, les primeurs du samedi matin… C’est une très grande majorité. Mais lorsqu’une entreprise possède un capital divisé en actions, et que celles-ci peuvent être vendues au public « sur un marché » – comme disent les américains – ; il est également possible, pour l’acheteur, de les revendre sur ce fameux marché, qui est d’ailleurs créé à ces fins. La bourse est inventée pour créer de la liquidité, et pour permettre aux épargnants – qui prennent le risque de placer leur épargne dans une entreprise – de pouvoir changer d’avis. Par exemple, un individu peut se dire : « j’achète des actions Renault, mais, si pour une raison quelconque je souhaite la revendre, je n’ai pas besoin de contacter des proches pour les convaincre de l’acheter. Je peux aller vers ce marché, et, au prix du jour, il y aura nécessairement quelqu’un pour acheter mon action ». Cette action, donc, donne accès à deux droits : d’abord, un droit de propriété sur le capital de l’entreprise. En d’autres termes, c’est un droit politique. Il correspond, concernant la gouvernance de l’entreprise, au droit de vote des assemblées générales. D’autre part, à la fin de chaque année, la possession de l’action permet de percevoir des dividendes, dont le montant est fixé de manière totalement discrétionnaire par l’entreprise ; celle-ci décide combien elle verse à ses actionnaires. Enfin, il faut se pencher du côté du cours de l’action lui-même. Si j’achète une action 17€, et si 10 ans plus tard je la revends alors qu’elle vaut 2000€, alors j’aurais gagné de l’argent, ou réalisé ce qu’on appelle un “gain en capital”. 

Et donc une bulle, c’est quoi ? C’est lorsqu’on regarde la valeur boursière d’une entreprise, c’est-à-dire le nombre d’actions en circulation multiplié par le cours de chaque action – on appelle aussi cela la “capitalisation boursière” de l’entreprise. On va ensuite la comparer – et c’est là qu’on rentre dans quelque chose d’imaginaire – : on va d’imaginer le flux de profits de cette entreprise jusqu’à l’infini, puis imaginer les dividendes qui découlent de ces profits. Enfin – la dernière étape –, il faut “actualiser” : c’est-à-dire diviser par le taux d’intérêt ces dividendes futurs. Pourquoi ? Parce que quelque chose que vous touchez dans 10 ans a moins de valeur que si je vous le donnais aujourd’hui. Je fais donc ce qu’on appelle la “somme actualisée des dividendes futurs”, et cette somme doit être égale à la capitalisation boursière d’aujourd’hui. A supposer que l’on puisse faire ce calcul, si la capitalisation boursière est très supérieure à cette somme actuelle de mes gains futurs, alors on parle de bulle. 

Titouan – D’accord, c’est donc, pour résumer, lorsque l’investissement est plus élevé que le rendement espéré ? 

G. Raveaud – Oui, c’est exactement ça. C’est une sorte de mauvais investissement, lorsque l’on achète trop cher. 

Emmanuelle – Selon une étude du MIT, 95% des projets IA échouent. Dans ce cas, pourquoi des investissements américains si colossaux dans ce secteur, qui avoisinent les 30 à 40 milliards de dollars ? 

G. Raveaud – Alors ça, c’est une question que j’adore, parce selon moi, c’est là qu’il faut mobiliser Keynes. Et que nous dit Keynes ? Qu’il faut faire la distinction entre rationalité individuelle et rationalité collective. Par exemple : on a du mal à l’imaginer dans notre petite fac de Saint-Denis, mais si j’étais prof à Berkeley et que vous étiez mes étudiants, il serait bien plus probable que vous souhaitiez lancer votre start-up dans l’IA. Et il y aurait autour de nous de très riches personnes prêtes à vous prêter de l’argent. C’est ce qu’on appelle des Business Angels, c’est-à-dire des “anges des affaires”. Ces gens-là sont dans une logique de pari. À ce sujet, il ne faut pas exclure ce que nous disait Bernard Maris, ancien professeur ici, à Saint-Denis : c’est-à-dire qu’il y a une dimension de jeu et de plaisir dans l’économie capitaliste. Les gens qui disposent d’assez d’argent ont parfois l’envie de « s’amuser » avec, et c’est leur droit le plus strict. L’idée, c’est de se dire : « Mettons que j’ai fait fortune dans l’industrie chimique, et que je possède quelques dizaines de millions de dollars. Je peux investir la somme d’un million de dollars, que je prête aux jeunes qui souhaitent lancer une startup dans l’IA. Je sais que, sur dix projets qui requièrent mon attention, neuf échoueront. Mais cet argent n’est pas véritablement perdu dans l’économie : moi, j’ai perdu cet argent, mais il sert à l’achat d’ordinateurs, de logiciels, il est réinvesti… Il circule donc dans l’économie. En outre, sur neuf projets qui échouent, le dixième peut fonctionner – mettons que j’ai investi un million dans ce projet, celui-ci peut valoir un milliard de dollars dix ans plus tard. » Individuellement, il y a donc une rationalité au fait d’investir. Et même si je suis un Business Angel et que la totalité des projets dans lesquels j’ai investi échouent, ça n’est pas grave. De toute façon, je suis prêt à ça, c’est-à-dire que je ne joue pas pour gagner, je joue car j’ai une culture entrepreneuriale. Donc, ce qui peut paraître irrationnel collectivement – investir dans 90% de projets qui échouent – ne l’est pas nécessairement au niveau des gens qui ont de l’argent. 

Emmanuelle – Dans le cas où la bulle éclate, qui seront les grands gagnants et les grands perdants du phénomène (société civile, grand patronat, FMN, PME…) ? 

G. Raveaud – Il y a une réponse très claire à cela. J’ai récemment lu un article d’Emmanuel Martin, qui raconte qu’effectivement, plusieurs bulles ont éclaté récemment. Il donne l’exemple de deux d’entre elles : la première, c’est la bulle INTERNET, qui explose aux alentours de 1999. Et là qu’est ce qu’il se passe ? Dans le contexte de l’euphorie Internet des années 1990, le cours de bourse d’Amazon et Google s’effondre. Or, on constate en 2025 qu’Amazon et Google sont toujours là, et que ces entreprises dégagent des profits complètement dingues. Et donc, Emmanuel Martin met en exergue le fait que cette bulle n’a eu aucune conséquence. A ce moment-là, 90% des entreprises d’Internet disparaissent, mais celles-ci ne servaient à rien car elles ne fournissaient aucun service. Il y a certes une grande vague de licenciements et de chômage, mais les investissements que ces entreprises ont faits sont des dépenses et des innovations qui restent. Il faut distinguer la réalité matérielle concrète et la finance. Lorsqu’une entreprise fait faillite, tout ne disparaît pas. Les grands perdants de ce phénomène, à ce moment-là, sont ceux qui ont acheté les actions Microsoft, Google… Et qui décident de le vendre au moment de l’effondrement des cours des actions. En revanche, ceux qui font le choix de les conserver ne perdent rien. C’est toujours l’adage boursier : “tant qu’on ne vend pas, on n’a pas perdu”. Et aujourd’hui, cette même action Google ou Amazon achetée dans les années 1990 a considérablement augmenté de valeur. Et surtout, comme le dit Emmanuel Martin, la bulle n’a eu aucune conséquence parce que les financeurs étaient essentiellement privés. Donc il n’y a pas d’effet négatif sur l’ensemble de l’économie. 

C’est ce qui fait toute la différence avec la crise des SUBPRIMES en 2008, qui a eu des conséquences mondiales. Une bulle financière a éclaté, conséquence d’une bulle immobilière. A ce moment-là, ce sont les banques qui vendent. Elles sont incitées par le gouvernement américain à vendre des maisons à des ménages pauvres qui n’ont absolument pas les moyens de les acheter. Dès les années 1990, l’économie américaine commence à souffrir très fortement de la concurrence chinoise. Les ouvriers américains subissent la fermeture des usines. Or, les usines représentent les plus gros salaires dans l’économie. Il ne faut pas commettre l’erreur de croire que les services administrent les plus gros salaires, c’est bien l’industrie. La classe moyenne américaine souffre, d’autant qu’aux États-Unis, il n’existe pas de système de protection sociale comme en France. Il faut pour cela qu’il y ait de la croissance ; si les gens ne possèdent pas d’emploi, ils sont nécessairement dans la pauvreté. 

Le gouvernement américain, dès lors, et de façon très logique, décide de complètement libéraliser les prêts bancaires. Il enjoint les banques à prêter sans distinction, grâce à ce système, au cours des premières années, où les remboursements mensuels sont très faibles puis explosent par la suite. Or, la crise de 2008 arrive au moment où les remboursements des prêts immobiliers explosent et que les ménages ne sont pas en mesure de payer les sommes attendues. On se rend alors compte que les banques ont prêté n’importe comment : certaines doivent faire faillite. Mais le gouvernement américain a gardé en mémoire le krach et la crise des années 1930, et sait que les banques ne doivent pas faire faillite. C’est pourquoi certaines sont nationalisées, aidées par l’État américain. Cette bulle-ci était très mauvaise. 

La différence entre l’explosion de la bulle internet en 1999 et la crise des subprimes en 2008, c’est qu’Internet n’est qu’un secteur spécifique de l’économie, qui n’entraîne donc pas dans sa chute l’ensemble de l’économie. Par ailleurs, le financement était privé, et l’argent investi ne provenait pas des banques. Quand ce sont des particuliers qui perdent de l’argent, cela n’a pas de conséquence sur le reste de l’économie. 

Titouan – Oui, car dans le cas de la bulle immobilière, les classes sociales les plus faibles ont énormément souffert. 

G. Raveaud – Mais en fait on la paye toujours, c’est complètement fou ; c’est là qu’on voit la domination des États-Unis sur l’économie mondiale. Ce qui se passe à ce moment là – je m’en rappelle très bien parce que je l’ai vraiment vécu en détail, jour par jour –, c’est que je considère qu’on a la chance d’avoir Ben Bernanke, qui est le gouverneur de la banque centrale des États-Unis — qu’on appelle la FED, pour Federal Reserve – et qu’il se trouve que c’est un universitaire, un économiste. Et ce qui est encore plus étonnant, c’est que c’est un spécialiste de l’Histoire économique, et plus précisément de la crise de 1929 et des banques pendant la crise de 1929. C’est pour ça qu’il se retrouve gouverneur de la banque centrale la plus importante du monde. Et donc, il comprend parfaitement ce qu’il se passe. 

A ce moment-là, Bernanke fait ce que font les américains – et que j’adore – : il est à Wall Street et il réunit toutes les plus grandes banques du monde – la société générale etc… –, puis il leur dit « Ça va ? Vous aimez bien les Etats-Unis ? Vous êtes contents d’être cotés à Wall Street ? Alors je vais vous laisser un choix qui n’est pas un choix : c’est soit vous me prêtez les dizaines, les centaines de milliards de dollars dont j’ai besoin, soit je vous embête. Et comme je suis les États-Unis, je peux facilement vous embêter.” Donc il réunit les banques du monde entier en disant « on va sauver, qu’importe comment,  toutes les banques et compagnies d’assurance américaines qui effectivement doivent faire faillite. » Et donc on les sauve !

Alors là, une précision qui est à faire, c’est qu’en France les banques ont été aidées mais ça n’a rien coûté à l’État. C’est-à-dire que l’État a prêté aux banques françaises, et elles ont toutes remboursé avec intérêts. Donc en fait l’État français a gagné de l’argent. 

Mais aux États-Unis, on a vraiment “sauvé” les banques, et on voit qu’à ce moment-là – suivant les statistiques – les dettes publiques explosent, parce que les pertes des banques se retrouvent dans ces dettes publiques. Vous avez donc une énorme récession en 2009, le PIB de la France chute de je ne sais combien, donc ça a de grosses conséquences sur le déficit, la dette publique etc. Et donc cette crise n’a jamais été réellement soldée. Et surtout – c’est l’injustice totale du capitalisme –, quand la bulle monte, il y a des gens qui s’enrichissent, et puis quand elle crève, ces gens-là n’ont pas d’argent ; donc vous ne pouvez pas reprendre l’argent qui a été gagné pendant la montée. Les sauveurs, c’est les Etats, et donc une partie des dettes publiques c’est la succession des crises – 2008, Covid-19, guerre en Ukraine – pendant lesquelles les Etats sont toujours “gentils” pour soutenir les ménages et les entreprises. 

Quand les gens gagnent énormément d’argent, ils estiment qu’ils le méritent, et quand ils sont en difficulté ils appellent l’Etat. Mais il n’y a personne qui va dire : “J’ai trop gagné d’argent cette année, je vais en donner la moitié à Bercy “, ça n’existe pas. Donc la crise de 2008, je considère qu’elle n’est toujours pas soldée, notamment dans les dettes publiques, mais aussi dans l’imaginaire – elle a été très néfaste de par son injustice : les gens ont vu, notamment aux États-Unis, les financiers se gaver à Wall Street pendant la montée de la bulle, et percevoir des aides quand celle-ci a éclatée. Or l’ouvrier américain, lui, on ne l’aide pas quand il se retrouve au chômage – et cela peut, au passage, préfigurer l’arrivée de Donald Trump au pouvoir.    

Titouan – Donc pour résumer, les investisseurs sont les grands perdants, et il n’y a pas d’inflation à retardement, ou de conséquences économiques de cet ordre à déplorer pour la population civile si une bulle éclate ? Le consommateur est-il vraiment épargné ? 

G. Raveaud – Alors ça c’est une longue question. Effectivement c’est vrai, alors vraiment rapidement – et c’est un peu technique. C’est qu’à la suite de l’éclatement de la bulle de 2008, on a vraiment peur – dans toute la presse économique mondiale –, parce que tout le monde comprend que la bulle est due aux excès du capitalisme. Vous avez Nicolas Sarkozy en France, qui essaye de nous dire “bon, il y a le bon capitalisme et le mauvais capitalisme”, enfin tout le monde comprend ce que c’est. 

Et donc là, il y a quand même une grosse panique politique et on se dit que la Gauche aurait dû en profiter ; vous avez des magazines, aux Etats-Unis, avec Keynes et Marx en page de couverture et tout le monde explique que les excès du capitalisme sont en cause, comme en 1929 – sur CNN etc. 

Les banques centrales, à ce moment-là, mettent les taux d’intérêt à 0 pour soutenir l’économie. Et une des mauvaises conséquences de ça – c’est un débat compliqué – : c’est l’envolée du prix de l’immobilier. En fait, il y a une bulle sur un actif – l’immobilier –, qui nous pénalise tous. Elle nous pénalise parce que, justement, depuis cette époque-là les prix des logements ont dû à peu près doubler en France, notamment parce que les gens qui avaient de l’argent ont pu emprunter avec 0% d’intérêt. Cela facilite l’achat de l’immobilier donc les vendeurs de logements en ont profité pour vendre plus cher. Et, qui dit immobilier plus cher, dit loyers plus élevés ; le travailleur ordinaire qui a ses 2 000€ par mois et qui ne sera jamais propriétaire subit donc indirectement cette politique de taux d’intérêt à 0%. Cela a été beaucoup critiqué par certains économistes, affirmant que ça allait créer une bulle immobilière. 

Emmanuelle – Dans le cas où une bulle éclate, et étant donné le retard de l’Europe sur la question de l’IA, le risque est-il moindre pour notre continent ? Dans le cas où l’Union Européenne serait tout autant concernée : quelles réponses les diverses institutions pourraient-elles apporter pour pallier ce risque ? 

G. Raveaud – Admettons que la bulle éclate cet après-midi – comme ça l’entretien est périmé avant même d’être mis en ligne. Qu’est ce que ça veut dire concrètement ?

Ce qu’il faut regarder, c’est le comportement des gens qui détiennent massivement des actions dans le secteur de la Tech, directement ou indirectement – par leur banque ou par leur fonds de pensions. Imaginons que tous ces gens-là, pour une raison quelconque, veulent vendre. Or, la bourse c’est un prix d’équilibre – c’est un truc très paradoxal. C’est à dire que les prix qui bougent tout le temps à la bourse, c’est des prix pour lesquels la quantité d’actions achetées et la quantité d’actions offertes sont les mêmes. Donc c’est des équilibres qui bougent tout le temps, mais c’est des équilibres. Et ce qui arrive à la bourse – c’est ce qu’on appelle la “suspension de cotation”, c’est que admettons que tous les actionnaires de Nvidia, par exemple, se réveillent en se disant “j’ai envie d’être une belle personne, ces trucs-là polluent trop, mes enfants vont en souffrir” – une espèce de réveil écologique –, et que personne ne veut acheter leurs titres, ils ne peuvent pas vendre. Parce que l’offre d’actions, c’est des millions, et que si personne n’achète, le prix d’équilibre est de 0 – vous donnez en somme. 

Donc admettons que cela arrive partiellement – il y a toujours un certain nombre d’acheteurs –, ces vendeurs-là vont perdre énormément d’argent. Les conséquences seront surtout pour l’économie américaine : il pourrait y avoir une récession importante – notamment causée par une faible consommation. Donc ça c’est le premier problème. 

Ensuite, comme la finance est mondialisée, même chose sans doute en Europe. C’est à dire que si on a un énorme krach boursier aux États-Unis – même si, vous avez raison, la France et l’Europe sont très loin derrière dans le domaine de l’IA –, un effet de contagion ferait que les bourses françaises et européennes baisseraient sans doute. Et ce qui est marrant – c’est la grande différence avec les Etats-Unis –, c’est qu’on a une part assez faible de la population qui détient un volume significatif d’actions. Je ne connais pas la part exacte en France, mais cela doit être seulement quelques pourcents de la population – de surcroît très âgés, avec des ressources, souvent propriétaires…–. Ce n’est pas le cas aux Etats-Unis, où il y a bien un système public de retraites par répartition qui fonctionne exactement comme chez nous, mais qui verse des pensions beaucoup plus faibles. Dès lors, les salariés des entreprises américaines sont obligés de spéculer dans les fonds de pensions s’ils ne veulent pas renoncer à la moitié de leur retraite. Donc quand la bourse chute aux Etats-Unis, cela concerne tout le monde. 

Un krach boursier en France, ça a des effets – que je ne vais pas développer – sur l’inquiétude. Mais pour la très grande majorité de la population, il ne se passe rien. On parle d’une très grande majorité parce que si vous n’avez pas d’action, il ne se passe rien ; si vous avez des actions, vous êtes suffisamment riche – en général – et tant que vous ne les vendez pas, il ne se passe rien non plus. Donc les perdants sont très peu nombreux. 

Par contre, c’est vrai qu’on sait que quand il y a des krach boursiers, les banques vont plus difficilement prêter, et c’est mauvais pour l’investissement. Il y a donc des effets secondaires, mais les krach boursiers en tant que tels n’ont pas vraiment d’effet sur le niveau de vie de la plupart des gens.  

Titouan – Et justement la “dilution” de la bulle – comme vous l’expliquiez – à travers d’autres secteurs économiques ne crée-t-elle par un risque de perte de valeur de la monnaie ? L’Euro pourrait-il chuter ? 

G. Raveaud – Non – en tout cas je ne pense pas –, parce qu’encore une fois, le secteur est beaucoup trop faible en Europe. La valeur d’une monnaie dépend de beaucoup de paramètres. Imaginons qu’il se repasse un scénario similaire à celui de l’IA chinoise qui avait fait énormément parler parce qu’elle était aussi efficace que ChatGPT, mais en utilisant apparemment, 100 fois moins d’énergie. On avait eu peur d’un krach de l’IA aux États-Unis, avec des investissements qui seraient tous allés en Chine. Si cela a lieu, évidemment à ce moment-là on peut imaginer – c’est la loi de l’offre et de la demande – des ventes massives de dollars – pour investir en Chine vous devez vendre votre monnaie nationale pour acheter de la monnaie chinoise. Donc s’il y avait un capital flight – vol de capitaux – depuis les Etats-Unis vers la Chine, cela ferait supposément chuter le dollars.

Emmanuelle – Pour finir, avec votre œil d’éminent macro-économiste, est-ce que, justement, vous validez le postulat de Sam Altman qui affirmait qu’une bulle de l’IA était sur le point d’éclater ? 

G. Raveaud – Alors je ne suis pas du tout suffisamment spécialiste, ni de finance, ni de l’IA, pour le savoir, mais c’est vrai que je suis macro-économiste – comme vous le dites – et que je m’intéresse au fonctionnement des sociétés et à leur fonctionnement matériel. Je pense que le monde est d’une richesse folle – on estime qu’il y a 4 milliards d’êtres humains qui appartiennent à la classe moyenne dans le monde. La population mondiale en 1900, je crois que c’était 1 milliard d’habitants. 

Et pourquoi je vous raconte ça ? C’est parce que j’ai le sentiment que toute cette inquiétude sur la bulle, c’est parce qu’effectivement – encore une fois – si on était à Berkeley, moi j’aurais des actions – Nvidia etc…–, donc je regarderais les cours tous les jours. Donc en fait, tout ce discours sur la bulle, c’est l’inquiétude des investisseurs, des actionnaires qui ont peur de perdre de l’argent. 

Mais ça, moi je m’en fiche, et ce que je vois – et que je déplore en tant qu’être humain – c’est qu’effectivement l’IA est une catastrophe absolue. On voyait, la semaine dernière, des articles de presse dans l’État de Géorgie où il y avait des restrictions d’électricité tant l’IA en consomme, il y a des questions relatives à l’accès à l’eau qui se posent aux États-Unis – d’ailleurs c’est très intéressant à étudier comme sujet de recherche s’il y a des étudiants qui nous écoutent –, et il y a une montée de la colère des gens ordinaires contre l’IA – vous savez que Microsoft achète et construit des centrales nucléaires. J’étais déjà choqué quand Amazon avait sa flotte d’avions – je me disais “bon, c’est pas excellent pour la planète” –, et là on en est à des projections complétement folles sur la consommation d’eau de l’IA, en plus des dangers – et c’est un euphémisme – concernant les images sur les réseaux sociaux dont on ne sait plus si elles sont réelles ou artificielles. 

C’est déjà terminé. Vous savez, il y a déjà des traductions instantanées ; vous avez des écouteurs et vous parlez n’importe quelle langue avec n’importe qui, et vous avez une traduction de bonne qualité. Donc c’est une profession qui est finie. On peut déjà doubler des dessins animés américains en français avec la voix de Jean Dujardin si on veut, avec une grande fidélité, et ça coûte zéro – il y a d’ailleurs des grèves de doubleurs aux États-Unis pour cette raison. 

Donc ce monde est complètement fou, effrayant etc ; et ça m’intéresse mille fois plus de savoir si des gens vont perdre de l’argent ou pas. Et ce qu’il y a de sûr, c’est que dans le monde de compétition dans lequel on est – dont moi j’estime qu’il faut sortir et je pense qu’on finira par en sortir, notamment pour la contrainte écologique –, les Etats-Unis tiennent un discours hypercatastrophiste sur la bulle de l’IA – et c’est ça qui est drôle. Mais ce que je vois – là comme chercheur en sciences sociales – c’est un enthousiasme. Je vois des jeunes gens qui s’éclatent, qui inventent, qui créent un monde nouveau, qui acquièrent des connaissances, qui façonnent la façon dont on travaille, qui sont à la pointe du progrès. Mais ce qui m’inquiète terriblement, c’est qu’à la fois nous – les pays européens – acceptons cette compétition mondiale complétement folle, tout en n’ayant pas les moyens de la mener. Donc on perd totalement sur la dimension humaine, écologique… et on voit bien – de plus en plus de gens le disent et cela devient assez banal – que quitte à faire cette énorme “connerie” de l’IA, autant la faire en France pour que cela amène de la richesse, et que l’IA soit, peut-être, un peu plus éthique. Par exemple, Arthur Mensch (le patron de Mistral AI) a l’air d’être quelqu’un de plus intéressant humainement que la plupart des entrepreneurs américains – sans parler de la Chine qui utilise l’IA sans limite. Je regardais le 20H hier soir, et on voyait une citoyenne chinoise qui payait avec son visage à la caisse ; c’est déjà aujourd’hui le quotidien d’un certain nombre de chinois. Donc on peut s’interroger sur ce qui va arriver par la suite. 

Titouan & Emmanuelle – Bon et bien, merci beaucoup professeur Gilles Raveaud. 

Titouan GUILBAUD & Emmanuelle DE LA SERRE

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