À l’automne 1945, dans une Allemagne en ruines, s’ouvre à Nuremberg un procès sans précédent, celui des hauts dignitaires du régime nazi. Pour la première fois dans l’histoire humaine, des dirigeants d’un État sont jugés par une juridiction internationale pour des crimes commis non seulement contre des nations, mais contre l’humanité tout entière. Le procès de Nuremberg n’est pas qu’un événement judiciaire : il est une expérience morale, médiatique et intellectuelle totale, vécue intensément par plusieurs centaines de journalistes, écrivains et artistes venus du monde entier.

Le crépuscule des hommes, Prix Renaudot Essai 2025 obtenu par l’écrivain, reporter et réalisateur Alfred de Montesquiou, restitue cette séquence fondatrice à hauteur d’hommes et de femmes conscients que, pour la première fois, l’histoire s’écrit sous leurs yeux. Une œuvre couplée au documentaire actuellement disponible sur Arte, Au cœur de l’histoire : le procès de Nuremberg, qui ausculte sous toutes ses couvertures la création et le déroulement du premier tribunal pénal international de l’histoire humaine.

Le contexte d’un procès inédit

Lorsqu’en novembre 1945, les journalistes affluent pour couvrir le procès, ils découvrent avec stupeur une Allemagne détruite par les bombardements des Alliés. Parmi les décombres, une ville particulièrement ravagée par la guerre : Nuremberg. Ce haut lieu du nazisme est aussi celui des congrès du Parti, espaces annuels de propagande hitlérienne et de mise en scène du régime. Lorsque les Alliés s’accordent sur la décision de juger équitablement les hauts dignitaires du IIIe Reich, Nuremberg s’impose rapidement comme le lieu privilégié du procès. Il s’agit de faire exemple : les vainqueurs souhaitent montrer le caractère indispensable de la justice pour dénazifier l’Allemagne, et, parmi la ville en ruine, comme par miracle, seul le Palais de Justice est épargné par les bombardements.

Initialement, la décision de tenir un procès ne fait toutefois pas l’unanimité. Nombreux sont ceux, parmi les Alliés, qui considèrent préférable d’exécuter sommairement les chefs et militaires nazis, plutôt que de leur permettre de se donner en spectacle lors d’audiences interminables. Churchill, notamment, fait rapidement savoir qu’il est en faveur de fusillades. C’est sans compter l’intervention de Roosevelt et de Staline, qui parviennent à le faire changer d’avis à Yalta, au début de l’année 1945. Leurs motivations divergent : Staline a l’expérience des années 1930, au cours desquelles il a mené de nombreux procès-spectacles. C’est ce qu’il souhaite faire de Nuremberg, mais de manière expéditive – à l’image des procès politiques soviétiques. Du côté des États-Unis, Roosevelt prône l’idée d’une procédure équitable. C’est son approche qui l’emporte finalement. Ainsi s’ouvre le procès le 20 novembre 1945.

Un travail colossal réalisé par les reporters du monde entier

Près de 300 journalistes, écrivains, photographes, dessinateurs et correspondants radio affluent à Nuremberg. Ils viennent du monde entier : Europe, États-Unis, URSS, mais aussi Chine, Australie et Amérique latine. L’armée américaine orchestre leur accueil, leur accréditation et leur vie quotidienne. Néanmoins, tous ne bénéficient pas de ce traitement : les journalistes allemands, soupçonnés de compromission avec le régime nazi, sont largement exclus – du moins dans un premier temps.

Parmi les plumes présentes, figurent des personnalités aujourd’hui passées à la postérité : Martha Gellhorn, correspondante de guerre aguerrie et épouse d’Ernest Hemingway, John Dos Passos, envoyé spécial pour Life, Joseph Kessel, qui écrit pour France-Soir, ou encore Erika Mann, exilée et déchue de sa nationalité par Adolf Hitler. Tous comprennent qu’ils assistent à un moment fondateur, où le journalisme devient lui-même acteur de l’histoire.

Cette prise de conscience est renforcée par les moyens employés pour le procès, tant le dispositif technique est colossal : télégrammes incessants, liaisons téléphoniques internationales… Et surtout, le procès est traduit simultanément en quatre langues – anglais, français, allemand et russe. Nuremberg devient ainsi le premier procès quadrilingue de l’histoire, permettant une couverture mondiale quasi instantanée.

Les bouchers du IIIᵉ Reich

Dans le box des accusés, se tiennent ceux que la presse surnomme rapidement « les bouchers du IIIᵉ Reich ». Vingt-et-un hauts dignitaires nazis comparaissent au tribunal pour répondre de crimes de guerre, de crimes contre la paix et de crimes contre l’humanité. Göring, Ribbentrop, Hess et les autres apparaissent pour la première fois depuis des mois, après une longue détention. Tous plaident non coupables, invoquant l’obéissance aux ordres ou niant toute responsabilité personnelle. Pour eux, la seule faute est d’avoir perdu la guerre.

La notion de crime contre l’humanité est toute nouvelle. À l’origine de cette architecture juridique se trouve Robert Jackson, procureur en chef américain, juriste de premier plan détaché de la Cour suprême des États-Unis. C’est à Londres que ce dernier négocie les chefs d’accusation du procès, posant ainsi les fondations du droit pénal international moderne. Dès lors, pour la première fois, la responsabilité individuelle prime sur l’obéissance à l’État. L’objectif n’est pas seulement de punir, mais de démontrer, documents à l’appui, la mécanique rationnelle du crime nazi.

Les journalistes sont fascinés par cette concentration de pouvoir déchu et n’hésitent pas à la représenter sous toutes ses formes. Le caricaturiste soviétique Boris Efimov transforme ainsi le box des accusés en « ménagerie fasciste ». Pourtant, derrière l’apparente banalité des visages, une violence extrême affleure. Martha Gellhorn, parmi tant d’autres, confie ressentir une profonde colère physique en observant ces hommes à quelques mètres d’elle.  L’accusation opte quant à elle pour une stratégie froide et objective à l’aide de documents, chiffres et archives. Kessel parle d’ailleurs à ce titre d’une « équation sans précédent, patiente et implacable ».

L’art au service de la justice : le choc des images

Le procès menace pourtant de s’enliser. À mesure que les procureurs empilent les dossiers, l’audience devient un océan de papier et l’attention s’amenuise. Les accusés eux-mêmes s’installent dans cette lenteur et certains retrouvent presque une contenance de dirigeants, comme si la lourdeur bureaucratique des Alliés leur rendait un peu de terrain. Dès lors, donner une nouvelle impulsion au procès s’impose comme une nécessité.

C’est pourquoi, le 29 novembre 1945, le parquet opère un basculement décisif en projetant dans la salle le film Nazi Concentration Camps, montage d’images tournées par des soldats américains et britanniques lors de la libération des camps de concentration. Ce film est présenté comme une véritable pièce à conviction, et devient, en ce sens, l’un des premiers grands « films-preuves » de l’histoire judiciaire moderne.

Pour la majorité des correspondants qui couvrent le procès, l’extermination des Juifs d’Europe restait une abstraction. Ils avaient seulement pu deviner l’ampleur des crimes par des rumeurs, des rapports ou des témoignages. Or, l’horreur de la projection provoque un traumatisme collectif. Les images des corps mutilés rendent le crime irréfutable. Les accusés sont alors confrontés aux atrocités qu’ils ont commises et certains s’effondrent en visionnant le film. Les journalistes, quant à eux, sortent profondément bouleversés de l’audience, conscients d’une réalité nouvelle : il ne s’agit plus seulement de rapporter un procès, mais de lever le voile sur une vérité insoutenable.

Faber-Castell, haut lieu de vie sociale et intellectuelle

Le château de Faber-Castell est réquisitionné par l’armée américaine pour y loger la presse internationale. Ancien poste de défense antiaérienne de la Wehrmacht, le château devient un camp de presse surpeuplé où l’on vit, travaille, débat et se distrait. Surnommés le Faber Flock, les journalistes y forment une microsociété, mélange d’écrivains, de correspondants de guerre, de caricaturistes, d’hommes du disque et de la radio.

Faber-Castell devient progressivement un foyer intellectuel où l’on discute de droit, de morale, de responsabilité collective et de l’avenir de l’Allemagne. C’est là que sont comparés les récits des camps, que les opinions politiques et lignes de fracture se confrontent — dans une certaine mesure : les journalistes soviétiques sont tenus à part, dans le « Palais Rouge ». Après le début de la guerre froide, cette séparation rappellera à toute la presse installée à Nuremberg que l’unité alliée n’est plus qu’une alliance de circonstance qui cache, en réalité,de profondes divisions internes.

Cela n’empêche pourtant pas Faber-Castell de devenir le haut lieu d’une vie sociale intense. Le soir, après les audiences, le bar devient un refuge où les journalistes aiment partager leurs impressions sur les procès, chantent, dansent et rient ensemble. De fait, après cinq années de guerre et de privations, Nuremberg est portée par une puissante rage de vivre. Cette dualité entre les journées passées à documenter l’horreur et les nuits de fête révèle plus largement un désir de la presse de transformer l’indicible en récit à transmettre.

La guerre froide : Nuremberg s’éternise

Très vite, les fractures idéologiques apparaissent. Certes, les Alliés siègent ensemble mais ils se perçoivent en adversaires. Le procès, officiellement quadrilingue et international, révèle au quotidien l’impossibilité d’une lecture politique univoque du nazisme entre Soviétiques et Occidentaux. Tandis que les premiers cherchent à inscrire les audiences dans un vaste réquisitoire antifasciste où l’URSS apparaît comme la victime centrale, les Anglo-Américains insistent sur l’édification d’un droit et la démonstration méthodique des responsabilités. Quant aux Français, ils mettent l’accent sur l’expérience de l’occupation, de la résistance et de la déportation comme point d’ancrage du procès. Ainsi, les stratégies judiciaires divergent et allongent la durée du procès.

Dans ce contexte, certains accusés – Göring en tête – profitent de la lourdeur procédurale pour se réinstaller symboliquement dans le prétoire. Ils dénoncent le « procès-spectacle » et parlent notamment de « justice des vainqueurs », questionnant la légitimité des Alliés à les juger. Une rhétorique qui vise moins à convaincre le tribunal qu’à laisser planer le doute, et qui, dans une certaine mesure, porte ses fruits : l’unité morale des vainqueurs perd de son évidence et le procès de son dynamisme.

L’hostilité entre les journalistes devient de plus en plus prégnante, et les habitants du Palais Rouge se trouvent désormais très isolés du reste de la presse internationale. Pourtant, malgré ces tensions, le procès tient : il demeure un espace où, pour un temps, la justice prime sur les rivalités géopolitiques naissantes. En son sein, les États concurrents se soumettent volontairement à une procédure commune, et permettent à Nuremberg de persister en dépit des intérêts et opinions divergentes.

L’heure des pendus

A l’automne 1946, après des mois d’audiences, le procès de Nuremberg s’achemine lentement vers son terme. La lassitude est palpable dans la salle d’audience, chez les journalistes comme chez les juges, mais le moment décisif approche.

Le verdict tombe entre le 30 septembre et le 1ᵉʳ octobre 1946. Sur les vingt-et-un accusés jugés, douze sont condamnés à mort par pendaison, trois à la réclusion à perpétuité, quatre à de lourdes peines de prison. Trois sont acquittés. L’un des accusés majeurs, Hermann Göring, se suicide dans sa cellule quelques heures avant son exécution, ultime geste de défi envers une justice qu’il n’aura jamais reconnue.

Les pendaisons ont lieu dans la nuit du 15 au 16 octobre 1946, à la prison de Nuremberg. Elles se déroulent à huis clos, sans public, sans mise en scène spectaculaire. Ce choix n’est pas anodin : il s’agit précisément d’éviter que la justice ne bascule dans le théâtre de la vengeance.

Certains journalistes sont tirés au sort pour assister aux pendaisons. Pour la plupart, ce moment n’est synonyme d’aucune victoire, d’aucun triomphe. Ils retranscrivent ces moments avec une gravité presque sourde. Les pendaisons permettent de clore le chapitre du nazisme, mais n’effacent pas les morts dont il est à l’origine. Les corps sont ensuite incinérés et leurs cendres dispersées anonymement dans un affluent de l’Isar. L’objectif est d’empêcher toute future sacralisation ou tout lieu de pèlerinage nazi.

Conclusion : les États-Unis ont-ils renié Nuremberg ?

Nuremberg porte largement la marque des États-Unis, entre le cadre juridique, les moyens matériels, le dispositif médiatique, et surtout, la volonté de faire du procès une scène pédagogique mondiale. Il incarne alors un idéalisme fort qui se manifeste dans la conviction que le droit peut contenir la barbarie.

Son héritage est aujourd’hui à la fois omniprésent et menacé. De fait, l’actualité récente a vu les États-Unis imposer des sanctions contre des responsables de la Cour pénale internationale, notamment après les mandats d’arrêt visant des dirigeants israéliens dans le contexte de la guerre à Gaza. En décembre 2025, le secrétaire d’État Marco Rubio a annoncé des sanctions visant deux juges de la Cour pénale internationale. Ces mesures s’inscrivent dans une série commencée plus tôt en 2025, fondée sur un décret présidentiel. 

Le paradoxe est cruel : les États-Unis, artisans centraux du procès de Nuremberg, apparaissent désormais comme l’un des principaux adversaires politiques de la justice pénale internationale lorsqu’elle compromet leurs intérêts ou ceux de leurs alliés. Cette tension révèle une vérité inconfortable : le droit international tient que tant qu’il se soumet aux rapports de forces politiques. 

Emmanuelle DE LA SERRE

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