Maxppp - Abedin Taherkenareh

Depuis désormais plus de deux semaines, la République Islamique d’Iran se heurte à une puissante vague de révoltes. D’abord initiées par des revendications économiques, celles-ci se sont progressivement transformées en une contestation politique d’ampleur. Le régime des Mollahs, désarçonné en interne et soumis aux pressions des puissances étrangères, réprime le mouvement dans le sang et par le moyen de multiples arrestations. Retour sur ces manifestations, qui font naître de nouveaux enjeux pour un Iran de plus en plus affaibli sur la scène internationale. 

Un mouvement né de la croissance des prix

« Mort au dictateur », « À bas Khamenei », « Pahlavi reviendra » : voilà les slogans scandés par la population iranienne au sein d’un mouvement contestataire dont les prémisses ont eu lieu dans un bazar de Téhéran. Enflammés par la montée des prix des produits alimentaires de base, de nombreux commerçants, après avoir fermé boutique, se sont agglutinés dans les rues dimanche 28 décembre pour protester contre la vie chère. 

De fait, la situation économique du pays est extrêmement délicate. Le salaire moyen en Iran équivaut à environ 170€ par mois, un chiffre significativement faible dans un contexte d’hyperinflation où les prix des produits du quotidien ne cessent de flamber : en neuf mois, le prix du fromage a augmenté de 140%, tandis que celui du pain sangak, une variété locale très prisée, a fait un bond de 250%. Il semblerait que la moitié de la population, a minima, vive aujourd’hui sous le seuil de pauvreté en Iran. 

Mais, si la révolte est initialement fondée sur des revendications économiques, celle-ci s’est peu à peu politisée. La vague de colère s’étend désormais dans tout le pays et laisse un bilan sinistre, d’autant que les chiffres ne cessent de croître : plus de 200 manifestants ont été tués, et parmi eux, au moins 9 enfants. Les blessés, quant à eux, se comptent par centaines et les autorités iraniennes ont orchestré plus de 1200 arrestations. L’importance de cette répression n’empêche toutefois pas la foule de se montrer de plus en plus hostile au régime des Mollahs – à tel point que certains appellent au retour du fils du dernier Shah d’Iran, Reza Pahlavi, actuellement exilé aux États-Unis. 

Quelle réponse du régime ? 

C’est dans ce climat explosif, et en vue d’apaiser les tensions, que le gouvernement iranien a annoncé dimanche 4 janvier la mise en place d’une aide mensuelle d’environ 6€ par personne au cours des quatre prochains mois. Une somme néanmoins dérisoire en comparaison des besoins de la population. Par ailleurs, dans un premier temps, le pouvoir politique a mis en avant sa bonne foi et son désir de venir en aide aux Iraniens. Le discours du président de la République islamique d’Iran, Massoud Pezeshkian, en témoigne : « C’est à nous de servir les Iraniens, de les satisfaire et de gérer correctement nos ressources. » déclarait-il ce 1er janvier 2026. 

Mais la suite des événements remet en question la sincérité de ses propos : le guide suprême iranien, l’ayatollah Ali Khamenei – qui, rappelons-le, a la préséance sur Pezeshkian – martelait le 3 janvier qu’« il est inutile de dialoguer avec les émeutiers » et que « ces derniers doivent être remis à leur place ». Dès lors, le régime n’a aucune intention de fléchir face aux manifestants. Un message réitéré par sa prise de parole du vendredi 9 janvier, au cours de laquelle il affirme que la République islamique « ne reculera pas face aux saboteurs » et aux « vandales ». De fait, le régime dispose encore de soutiens en interne, ce qui lui permet de se maintenir au pouvoir malgré l’ampleur des contestations. 

Afin de réduire drastiquement la densité des mobilisations, les autorités ont presque entièrement coupé l’accès à internet dans tout le pays depuis le 8 janvier. Un acte loin d’être anodin, qui alerte la scène internationale sur une possible croissance de la répression. En effet, sans nouvelles images, il est difficile de prendre connaissance de la manière dont se déroulent les manifestations du point de vue de la population. 

Les manifestations accroissent le risque d’ingérences occidentales 

Le régime, fragilisé en interne, demeure également sous la menace des puissances occidentales. D’une part, les chefs d’État du Royaume-Uni, de France et d’Allemagne – Keir Starmer, Emmanuel Macron et Friedrich Merz – se sont exprimés vendredi 9 janvier au sein d’une déclaration commune, condamnant « fermement le meurtre de manifestants » et exhortant les autorités iraniennes à « faire preuve de retenue ». 

D’autre part, l’éventualité de nouvelles opérations israélienne et américaine plane dangereusement sur l’Iran. Le raid états-unien sur le Venezuela survenu le 3 janvier 2026 et ayant engendré la chute du dirigeant Nicolas Maduro est une bien mauvaise nouvelle pour le régime : Téhéran et Caracas, liés par des intérêts pétroliers communs, s’entendaient notamment pour contourner les sanctions américaines en multipliant les échanges sur le carburant, les denrées alimentaires et les médicaments. L’Iran perd ainsi son plus proche allié économique et militaire au sein de l’hémisphère occidental. D’autant que le Donald Trump s’est exprimé sur la question des contestations iraniennes, déclarant suivre la situation de très près : « S’ils commencent à tuer des manifestants, comme ils l’ont fait par le passé, je pense qu’ils subiront une sévère riposte des États-Unis ». 

Dans ce contexte, le fils du dernier Shah d’Iran se rêve en homme providentiel : Reza Pahlavi, actuellement en exil aux États-Unis, s’est progressivement affirmé comme une figure de l’opposition iranienne. En effet, nombreux sont les manifestants qui ont appelé à son retour. C’est pourquoi Pahlavi a exhorté vendredi 9 janvier à une nouvelle démonstration de force de la population iranienne, en vue d’affaiblir le pouvoir répressif du régime. 

En ce qui concerne la position israélienne, Benjamin Netanyahou a exprimé son soutien aux manifestations afin de déstabiliser la République islamique d’Iran. C’est pourquoi le chef de la diplomatie iranienne, Abbas Araghchi, dénonce une ingérence américano-israélienne dans les mouvements qui secouent le pays. « Ils essaient de transformer les manifestations pacifiques en actions clivantes et violentes », affirme-t-il en ce sens. Une position partagée par la Turquie, qui estime que Tel Aviv exploite ouvertement l’instabilité économique et politique iranienne pour fragiliser le régime. 

Vers le renversement du régime ? 

Les experts sont divisés quant à la teneur de ces révoltes et leurs possibles conséquences. Ce ne sont pourtant pas les premières que subit le régime. En 2022, des manifestations voient le jour en réaction à l’assassinat de Mahsa Amini, arrêtée par les autorités iraniennes pour un voile prétendument mal ajusté. Ces rassemblements donnent naissance au mouvement « Femmes, Vie, Liberté », qui mobilise une large frange de la population pour lutter contre la nature répressive du régime. 

Selon Thierry Coville, spécialiste de l’Iran, il n’existe actuellement pas de mobilisation de masse en Iran comme c’était le cas en 2022. Néanmoins, la légitimité de la République islamique demeure largement remise en question par une forte demande de démocratie en Iran. 

Dans ce contexte de dissensions internes alimentées par les pressions extérieures, une source du renseignement britannique a laissé entendre au Times que l’Ayatollah Khamenei disposait d’un « plan d’évasion » pour s’exiler en Russie. Celui-ci se traduirait par son départ en avion vers Moscou en compagnie d’un cercle restreint de fidèles, dans le cas où les forces de sécurité iraniennes feraient défection. Un « plan B » qui fait écho à la fuite vers Moscou de l’ex-président de la Syrie Bachar al-Assad, et qui révèle à quel point le régime iranien est aujourd’hui acculé de toutes parts. 

Emmanuelle DE LA SERRE

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