Vladimir Poutine et Alexi Miller, président du Conseil de Gazprom © ALEKSEY NIKOLSKYI / POOL / Sputnik via AFP

Depuis le début de l’invasion de l’Ukraine, l’Union européenne œuvre à la réduction de l’approvisionnement de ses États-membres en gaz russe, pour endiguer le financement de la guerre du Kremlin. Mais le bilan dressé par l’ONG Urgewald, en ce début d’année 2026, révèle que le niveau d’implication européenne dans le commerce de gaz russe a récemment cessé de décroître – pour ne pas dire augmenter. 

La diversification comme nécessité face à l’effort de guerre

En 2022, les 27 chefs d’État-membres de l’Union européenne s’étaient accordés, par la Déclaration de Versailles, sur la nécessité de réduire la dépendance européenne aux combustibles fossiles russes. En effet, la Russie, bénéficiant du contrôle de l’approvisionnement, instrumentalise cette dépendance – de manière croissante – et manipule les marchés européens. 

Le prix du gaz russe est monté en flèche – notamment depuis le sabotage du gazoduc Nord Stream I –, et l’effort européen en Ukraine implique l’arrêt du financement de la machine de guerre du Kremlin. Le constat accablant, fait par Dan Jørgensen (commissaire européen à l’énergie) en 2024, en témoigne : depuis février 2022, l’achat d’énergie fossile à la Russie par l’UE surpasse le montant de son aide à l’Ukraine. 

Dès lors, l’heure est à la diversification. Les pays-membres de l’UE se tournent désormais vers les États-Unis – devenus plus attractifs –, et la Russie est aujourd’hui le 2e partenaire européen pour le gaz – 45 % du marché en 2021 contre 13 % en 2025, selon le Conseil de l’UE. Cette année, cela représente tout de même 15 milliards d’euros de recettes pour le Kremlin. 

Vers une interdiction complète de l’importation de gaz russe ?

C’est pourquoi, le 10 octobre 2025, dans le cadre de la feuille de route REPower EU, les États-membres de l’UE se sont une nouvelle fois accordés : un 19e paquet de sanctions visant notamment l’interdiction complète et effective de l’import de gaz russe d’ici fin 2027. De nature contraignante, le plan prévoit une période de transition – pour les contrats existants – débutant à l’orée 2026. En somme, c’est l’illustration d’ “une grande victoire pour toute l’Europe” selon Lars  Aagaard (ministre danois pour le climat). 

Une “grande victoire” ? Les révélations de l’Organisation non-gouvernementale (ONG) Urgewald – relatées par The Guardian –, viennent nuancer de tels propos. Certes, la part d’importations européennes de gaz russe a bel et bien décru, mais l’approvisionnement européen, dans l’absolu, n’a cessé de grandir par rapport à l’année dernière. 

L’Union européenne : “poumon logistique” pour la Russie

Cette responsabilité européenne – notamment logistique – dans les échanges de gaz russe, s’explique en ce que certaines compagnies maritimes employées par Yamal – le plus grand terminal du pays –  sont basées en Europe. La première, résidente au Royaume-Uni, se nomme Seapeak. Elle assure 37,3% du transit de GNL de Yamal, et est détenue par un fonds d’investissement américain – Stonepeak. Mais elle n’est pas le seul acteur privé européen parmi les appuis logistiques majeurs de Yamal : Dynagas – grecque – est garante de 34,3% des livraisons. Ce qui est frappant, c’est qu’entre 2024 et 2025, la part du gaz de Yamal ayant transité en Europe a augmenté de 75,4 % à 76,1 % ; ce en opposition frontale avec les objectifs formulés par la Commission européenne. 

Sebastian Rotters – militant à Urgewald – qualifie l’UE de “poumon logistique”, d’ ”infrastructure essentielle” au commerce de Yamal. Ces propos étaient déjà corroborés en octobre 2025, par un rapport de GreenPeace montrant une augmentation de 67% de la part européenne dans le transit, par rapport à 2021. Le chiffre d’affaires de Yamal aurait alors bondi, entre 2022 et 2024, pour atteindre les 34 milliards d’euros – soit environ 8 milliards d’impôts à l’État russe.

Une ambivalence qui pose question 

C’est donc un progrès en demi-teinte, en trompe l’œil presque, dont se targue l’UE. Le consensus affiché n’est pour l’instant qu’un coup d’épée dans l’eau : certaines compagnies vont à rebours des décisions prises, et la Hongrie comme la Slovaquie déplorent celles-ci – les pays se parent d’ailleurs d’un régime spécial, décalé dans le temps. 

Il faut donc s’assurer de la bonne mise en pratique de ces résolutions. D’autant que Donald Trump a conditionné l’imposition de sanctions contre la Russie à l’arrêt de l’approvisionnement européen. Bien que banale au premier abord, l’Union européenne devrait se méfier de cette position opportuniste de Washington. Comme évoqué plus haut, les États-Unis sont devenus premiers fournisseurs de gaz du Vieux Continent, s’arrogeant 45 % du marché en 2024 – contre 28 % en 2021. Autrement dit, il semble que l’UE ait à se prémunir de quitter une dépendance pour en rejoindre une autre. 

Titouan GUILBAUD

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