DESIRE DANGA ESSIGUE / REUTERS

Au Cameroun, sans surprise, le candidat à la présidentielle Paul Biya, 92 ans, remporte une nouvelle fois les élections avec 54% des suffrages, annonçait lundi 27 octobre le Conseil constitutionnel.

Une démocratie camerounaise fébrile 

Président depuis 1982, le visage de Paul Biya est donc bien connu de tous les Camerounais. Le principal candidat d’opposition qui se nomme Issa Tchiroma Bakary a, de son côté, atteint le score de 35%. Il n’aura donc pas vu sa candidature triompher du désormais octuple mandataire de la présidence du Cameroun. Cette opposition vient des propres rangs de Paul Biya : en effet, M. Tchiroma Bakary fut l’un de ses ministres de 1992 à 1996, et de 2009 à 2025. Ce dernier a concouru sous la bannière du Front pour le salut national du Cameroun, qui était historiquement un soutien du parti de Paul Biya. Sa candidature a été portée par l’Union pour le changement 2025, qui se positionne en « large coalition de partis politiques, d’associations de la société civile, de personnalités indépendantes et de citoyens ordinaires ». 

Le déroulé du scrutin le 12 octobre a fait l’objet d’accusations de malversations électorales de la part de l’opposition. Malversations suivies de violences, initiées par des partisans de M. Tchiroma Bakary. Entre le 12 et le 27, le gouvernement de Paul Biya a tenté de calmer le jeu, mais a arrêté dans le même temps deux des trois têtes de l’Union pour le changement 2025. Pour Issa Tchiroma Bakary, c’est un signe clair d’intimidation du pouvoir, qui cherche à limiter ses – potentiels – soutiens. 

Le ministre de l’Intérieur a déclaré le 28 octobre qu’Issa Tchiroma Bakary serait porté devant la justice pour avoir déclaré unilatéralement sa victoire aux élections et organisé des manifestations « illégales » ayant entraîné des pertes humaines. L’intéressé affirmait la veille qu’il ne craignait pas d’être arrêté, même si la répression de l’opposition par le gouvernement a causé plusieurs morts et des centaines d’arrestations. Sans compter que, du fait de ces violences, un ralentissement économique a été constaté les quelques jours suivant l’élection. La situation est désormais plus stable. 

D’autant que ces heurts n’ont pas permis à Issa Tchiroma Bakary de fédérer un soutien substantiel au sein du reste de l’opposition politique. Une autre grande figure de l’opposition, Maurice Kamto ne l’a, par exemple, pas soutenu. Adversaire de longue date de Paul Biya, ce dernier s’était déjà présenté à la précédente élection en 2018. Depuis, il a été emprisonné – en 2019 –, assigné à résidence en 2020, et séquestré en 2021 par le pouvoir de Paul Biya. De surcroît, Maurice Kamto et ses partisans se sont désintéressés des élections présidentielles de 2025, déplorant le refus de sa candidature. 

Une opposition dans l’impasse 

Par ailleurs, Aristide Mono (politologue), mentionnait à TV5Monde que M. Tchiroma Bakary n’était pas un ministre très apprécié lorsqu’il était en fonction. Il affirmait également que « 80 % des opposants, au Cameroun, sont soit des alliés souterrains ou de jour » du parti de Paul Biya ; des « pions qui ont pour mission de déstabiliser l’opposition et créer la diversion et la dispersion des votes », soit des opportunistes. Dès lors, difficile de fédérer l’opposition politique.

Issa Tchiroma Bakary a tout de même lancé un appel « villes mortes » du 3 au 5 novembre, appel qui a été plus ou moins suivi. Par ce dernier, il demande « à tous les Camerounais, où qu’ils se trouvent, de rester à la maison pendant trois jours. Ces villes mortes participent de la résistance ». Dans la capitale Yaoundé, son message n’a eu que peu d’écho, en revanche, à Douala, capitale économique du pays, l’appel d’Issa Tchiroma Bakary a davantage été suivi. 

Jeune Afrique évoque un « crépuscule des dinosaures » constatant l’âge avancé des prétendants au pouvoir. Parmi ces “dinosaures”, Paul Biya, 92 ans, rejette ce statut et s’éloigne de ses collaborateurs de longue date pour s’entourer de partisans plus jeunes, dans une logique clientéliste. En d’autres termes, grâce à la longévité de sa présence au pouvoir, Paul Biya peut désormais s’octroyer la fidélité d’une jeunesse dont il a facilité l’ascension. Un processus engagé au malheur de l’opposition : Issa Tchiroma Bakary comme Maurice Kamto, eux-mêmes agés – 79 et 71 ans – ne sont pas en position de mettre en place une stratégie similaire. D’autant qu’ils sont de ces anciens ministres remplacés par la nouvelle génération. 

Et ailleurs sur le continent ? 

Malheureusement, le cas du Cameroun ne fait pas figure d’exception. En effet, le 25 octobre en Côte d’Ivoire, Alassane Ouattara a été élu pour son 4ème mandat par le modeste score de 90%, ce qui suggère une défaillance du pluralisme. Idem pour les présidentielles en Tanzanie ; comme dénoncé par des militants des droits humains kényans, le score de 98% obtenu par Samia Suluhu le 1er octobre pose question – sans compter les plus de 700 morts provoqués au cours des manifestations qui ont suivi le scrutin. Enfin, en Guinée, Mamadi Doumbouya s’est présenté aux élections ce lundi 3 novembre alors qu’il avait de nombreuses fois juré de ne pas le faire après son coup d’État en 2021. Les élections des deux derniers mois ne semblent donc pas gageures d’espoir pour la progression de la démocratie en Afrique. 

Aurélien WALTER

Laisser un commentaire

En savoir plus sur Audac'IEE

Abonnez-vous pour poursuivre la lecture et avoir accès à l’ensemble des archives.

Poursuivre la lecture