Documentaire : Ukraine, une fleur au milieu des cendres - Olivier Pighetti

Réalisateur de documentaires et de reportages indépendant, Olivier Pighetti incarne une certaine idée du journalisme de terrain, forgée loin des parcours académiques traditionnels. Depuis plusieurs décennies, il explore les zones de tension politique, sociale et humaine en France aussi bien qu’à l’étranger. À travers ses documentaires, il interroge les mécanismes du pouvoir, les marges et les conflits, tout en revendiquant une pratique libre, exigeante, profondément humaniste et ancrée dans le réel.

Trait d’Union – Tout d’abord, pouvez-vous nous parler de votre parcours – de vos débuts en tant que jeune journaliste, à la réalisation de nombreux documentaires et reportages ?

J’ai tout fait au culot. Je n’ai pas fait d’études, j’ai “foiré” mon bac. Donc je suis parti voyager de droite à gauche. A l’époque, j’envoyais beaucoup de lettres à mes amis, qui m’ont dit “tu écris pas mal, tu devrais t’orienter vers le journalisme”. Je pensais qu’il fallait un bac +18 pour y entrer. Finalement, j’ai écrit quelque chose et mon article a été pris tout de suite, donc ça m’a étonné. Je ne savais pas que c’était ouvert à tout le monde, si bien que j’ai continué dans cette voie-là. Je ne dis pas que ça a été facile pour autant. Il faut trouver des sujets et des thématiques qui plaisent. De ma vie, on ne m’a jamais demandé mon CV, ça n’est jamais arrivé. On m’a simplement jugé sur le travail que je fournissais. Et je pense qu’aujourd’hui encore, il est possible de faire ce métier sans pour autant avoir un diplôme. 

Je pense que le bon sens, la façon de se comporter avec les autres et beaucoup de curiosité valent énormément d’années d’études. C’est peut-être quelque chose qu’on n’apprend pas toujours, même si maintenant ça a changé dans les écoles de journalisme. La base du journalisme, c’est vraiment le bon sens, et la capacité à pouvoir trouver de bons sujets. J’ai commencé en presse écrite. Très rapidement, j’ai acheté un appareil photo, et j’ai accompagné mes textes de photographies. C’était une époque où le journaliste ne pouvait pas être photographe, et inversement. Donc je prenais mon deuxième nom de famille, mon deuxième prénom, et je me faisais passer pour un autre en fonction du support. Si je travaillais pour Paris Match, je voulais montrer mon nom en tant que photographe, je prenais un faux nom. Si je travaillais pour Le Nouvel Obs, Le Point ou autre, je conservais mon nom de journaliste. J’ai beaucoup voyagé ces années-là. Je suis allé en Amérique du Nord et énormément en Amérique Latine. Je ne parlais pas la langue, d’ailleurs – l’espagnol, donc j’ai appris assez rapidement sur place. Je cherchais des sujets pour Mickey Magazine, pour Elle, pour Le Monde, pour Le Figaro, pour Paris Match,  en espérant pouvoir les vendre au retour, ce qui n’était pas toujours évident. Ça me permettait, si j’y arrivais, de rembourser tout mon voyage et de pouvoir repartir par la suite. C’était donc des prises de risque financières assez importantes. 

Trait d’Union – Un jeune pigiste donc ? 

C’est tout à fait cela, c’est un travail de pigiste indépendant. Au bout de 10 ans, j’ai commencé à faire de la caméra, parce que la presse écrite commençait à chuter. Les télévisions commençaient à se développer. J’ai donc suivi une formation de trois semaines à la caméra. Puis j’en ai acheté une, et très rapidement, je me suis lancé : j’ai fait des sujets pour des sociétés de productions. Après, j’ai monté ma propre société de production – c’était en 2001, il y a maintenant 25 ans. Globalement, je suis tout seul dedans, et je m’occupe de tout sauf ce qui m’embête. Je ne m’occupe pas de la compta (Rires)

Trait d’Union – Les thèmes que vous choisissez de traiter au sein de vos reportages sont très diversifiés. Des FEMEN aux expériences de la CIA, en passant par le syndrome de Stockholm ou les soldats-musiciens en Ukraine… Comment les choisissez-vous ?

Il y a deux choses : d’abord, il faut que je fasse des sujets qui me plaisent. Je n’ai pas envie de faire des choses qui me paraissent futiles – même si je ne dis pas que je n’en ai pas fait dans ma carrière. Par ailleurs, je regarde toujours si les sujets que j’aime peuvent aussi plaire à la télévision. C’est avant tout un marché, et si on ne souhaite pas rentrer dans les cases de ce marché, on ne peut pas vivre de ce métier-là –  surtout en tant qu’indépendant. Donc j’ai toujours considéré cette partie-là – c’est-à-dire, trouver les sujets et les sélectionner pour les présenter aux télévisions – comme une démarche marketing avant toute chose. Mais c’était essentiellement des sujets qui me plaisaient. Et généralement, sur chacun des sujets, il faut généralement que les français puissent se sentir concernés. Par exemple, l’Afrique est invendable, mais si un Français qui se trouve en Afrique fait telle ou telle chose extraordinaire, mauvaise… Qu’importe : je parviendrai à vendre le sujet. Autrement, c’est beaucoup plus compliqué à vendre. 

Certains continents fascinent : c’est le cas de l’Amérique, qui est facile à vendre. Mais pour l’Asie et l’Afrique, c’est beaucoup plus difficile, sauf si cela concerne le terrorisme, l’immigration… Ce genre de sujets est totalement battu par les médias. La télévision s’intéresse à des sujets qui bouleversent essentiellement la France et l’Europe : le trafic de drogue, par exemple. Des sujets merveilleux mais locaux seront beaucoup plus difficiles à vendre. C’est donc une démarche très commerciale, mais qui est aussi profonde. Les sujets que je propose, j’y crois. Ou bien je vais m’amuser avec. Lorsque j’ai fait un film sur les chasseurs de primes aux Etats-Unis, je me suis beaucoup amusé à tourner et à le réaliser, aussi parce que je rencontrais un milieu totalement hallucinant. Dans ces conditions, ce n’est pas un sujet de fond, c’est de l’amusement. Quand j’ai fait un film sur les expérimentations de la CIA sur des cobayes non-volontaires pendant des années – au point d’en tuer certains –, il s’agit là d’un sujet de fond, qui montre à quel point une démocratie peut être dévoyée par des nécessités dont on ne perçoit d’ailleurs pas toujours la finalité. 

Trait d’Union – A tort peut-être, je remarque comme un fil rouge politique et international dans le choix de vossujets. Comment en êtes-vous venu – en dehors d’une quelconque nécessité commerciale – à vous intéresser à ces thématiques précisément – vous nous avez dit que vous n’aviez pas eu de parcours scolaire en lien avec ce domaine ? 

Tout d’abord, la majorité des sujets que je traite, c’est tout de même en France – malheureusement. Mais c’est précisément parce que les médias cherchent avant tout du “franco-français”. Pour ce qui est de l’international, ce qui m’intéresse, c’est davantage la géopolitique et les faits de société, plutôt que la politique pure. Parce que la société c’est nous ; c’est tout ce qui nous concerne au quotidien. Ça m’intéresse beaucoup. 

En ce qui concerne la raison pour laquelle je me suis intéressé à l’Afghanistan, par exemple, c’est notamment parce qu’il y a eu une longue période “Al-Qaïda”, puis Daesh par la suite. Al-Qaïda est né – même si son essor a été relativement complexe – en Afghanistan. Donc il y avait forcément des choses à faire là-bas, sur place, autour de cette problématique. Bien sûr, si j’avais choisi de traiter de l’Afghanistan sous un autre angle – par exemple, un film sur les danses traditionnelles afghanes – personne ne me l’aurait acheté. C’est pour cela qu’il faut s’adapter. 

Il y a des éléments qui fascinent : la CIA, comme ce sont les services secrets, ça fascine. Les chasseurs de prime, ça fascine. Les trafiquants de drogue, ça fascine. L’Ukraine, ça intéresse beaucoup, de différentes manières. En ce qui concerne l’Ukraine, moi j’avais voulu traiter la guerre de façon un peu poétique, parce que la réalité de la guerre, ce ne sont au final que du sang et des larmes. Mais approcher la guerre d’une autre façon, avec des groupes de musiciens qui vont dans les tranchées pour jouer des morceaux en ukrainien à des Ukrainiens, qui apportent du réconfort aux soldats pendant un temps, je trouve que c’est une façon presque romantique de présenter la guerre. J’aime beaucoup ce type d’approches décalées. C’est pour ça que je cherche des choses décalées. Lorsque je suis allé en Finlande, j’ai trouvé des délinquants français qu’on envoyait là-bas en plein hiver, à des températures qui avoisinent les -40°C. Ils étaient envoyés en Finlande pour un mois et demi. On les faisait partir d’un chalet à l’autre dans le froid. Ils ne pouvaient plus fuguer. S’ils ne décidaient pas de faire confiance aux adultes qui les “encadraient”, ils n’avaient aucun moyen de se chauffer, de manger, et cetera. Ils étaient contraints de vivre en groupe et de se soutenir les uns les autres. Ce sont des expériences absolument magnifiques, qui m’ont permis de me rendre en Finlande, mais avec des petits Français. 

Trait d’Union – Donc le voyage est plutôt utilitaire d’un fait de société que vous recherchez ? 

Tout à fait, oui. En ce moment, je cherche à traiter un sujet en Birmanie, mais je n’arrive pas à y entrer. Pour le moment, ce sont sur des villages où l’héroïne est diffuse partout. On en offre pendant les mariages… Toute la vie quotidienne de ces villages est tenue par l’héroïne. Les addicts sont partout. Il existe un groupe qui tente de faire sortir – de façon un peu violente, je crois – les addicts de leur addiction. Je trouve ça extrêmement intéressant, mais je ne suis pas sûr de pouvoir vendre ce sujet. Parce que ce sont des Birmans. Si j’avais un Français qui s’était retrouvé là-bas, ou dans les alentours, là j’avais mon sujet. J’aimerais faire ce film quoi qu’il arrive, mais c’est là toute la difficulté… 

Trait d’Union – Vous avez réalisé un certain nombre de reportages et documentaires à l´étranger. Vous avez par exemple voyagé en Afghanistan, en Ukraine, et j’en passe. Là-bas, comment trouviez-vous vos fixeurs ? et comment faisiez-vous pour leur faire confiance et évaluer leur fiabilité ?

Le fixeur, c’est à la fois très compliqué et indispensable. Quand on ne parle pas la langue du pays dans lequel on se rend, où quand on n’a aucun contact, le fixeur permet d’accélérer ce travail et de nous faciliter les choses. C’est compliqué parce qu’il faut que ce soit un fixeur qui ait de l’éthique : il faut qu’il soit honnête, débrouillard, et qu’il ne nous trompe pas. Je vais prendre un exemple pour que vous compreniez mieux : lorsque je me suis rendu au Pakistan, un fixeur m’avait promis que je pourrais obtenir une interview avec l’un des chauffeurs de Ben Laden, à l’occasion d’un film sur le 11 septembre, raconté par Al-Qaïda. Après mille difficultés sur place – j’étais notamment espionné par les services secrets pakistanais – il a fini par me présenter ce prétendu chauffeur. Mais je me suis rendu compte au cours de l’interview qu’il y avait des incohérences : les lieux et les périodes ne correspondaient pas, et il y avait un truc qui ne me plaisait pas. J’ai donc stoppé l’interview en leur disant que c’était une arnaque, et je suis reparti. En l’occurrence, c’en était une. Donc effectivement, ça peut toujours être compliqué. Mais généralement, pour trouver les bons fixeurs, on s’appelle entre journalistes qui sont déjà allés sur place. Il existe des sites internet – sur Facebook, par exemple, on peut chercher des fixeurs, et regarder ce qu’ils ont fait par le passé, avec qui, comment, et on peut éventuellement appeler les journalistes pour obtenir confirmation.

Après, l’autre difficulté avec les fixeurs, c’est qu’il faut aussi bien s’entendre sur le terrain. On a toujours envie de passer un bon voyage. Or, un fixeur, c’est vraiment un compagnon de voyage. On passe beaucoup de temps avec lui, on dort dans les mêmes abris, on se retrouve dans la jungle avec lui… Donc il faut aussi que le fixeur soit de bonne compagnie. 

Trait d’Union – Pour rejoindre la question précédente, avez-vous été confronté à des difficultés particulières lors de vos reportages à l´étranger ? Si oui, lesquelles ? 

En fait, il faut faire attention à l’imprévu. J’ai trouvé, par exemple, qu’il était plus simple d’aller sur un lieu de conflit – je pense au Mozambique, où j’étais avec la guérilla, ou au Pérou où j’étais avec le Sentier Lumineux, ou encore en Ukraine – globalement, on sait où sont les lignes de front. Elles sont assez définies. Bien sûr, sur place il faut faire attention. Mais on sait où sont les zones de conflit. Par contre, quand on se retrouve avec les trafiquants dans la jungle – des types complètement bourrés le soir, qui deviennent très méfiants parce qu’ils pensent que finalement vous faites partie de la CIA, et que vous êtes un infiltré – là, ça devient l’enfer. C’est horrible. C’est la même chose lorsque je me suis rendu dans une banlieue en France, où je n’étais pas suffisamment introduit. Ça part à toute allure. Des coups de couteau, par exemple. Le premier des dangers, c’est tout de même l’imprévu. 

Trait d’Union – Justement, comment faire face à l’imprévu ? Par exemple, dans la jungle, comment avez-vous procédé ? 

Il faut se faire confiance. C’est difficile, car toutes les situations auxquelles j’ai été confronté sont très variées. En Colombie, par exemple, j’ai fui. J’étais dans une sorte de hutte, que j’ai cassée, puis je me suis enfui. J’ai pris un canot et j’ai pagayé pendant deux jours. J’ai trouvé une ville plus loin, dans laquelle je ne voulais pas m’arrêter parce que les trafiquants tenaient tout. J’ai dû m’arrêter à la prochaine. Avec les jeunes de banlieue, j’essaie de ne pas montrer que j’ai peur. Bien sûr qu’on a peur. J’essaie de montrer que je ne suis pas trop mauvais pour arrêter des conflits. Mais quand ça part, ça part. De manière générale, on ne sait jamais vraiment d’où proviennent les conflits, ni comment. J’avais fait un sujet sur les gangs jamaïcains, et on nous a tiré dessus. Je ne savais pas du tout d’où ça venait. 

Mais il faut aussi cesser totalement de sacraliser les gens comme les journalistes de guerre. Il ne faut jamais oublier une chose : on est volontaire pour y aller, on part quand on veut, et on revient quand on veut. Les Ukrainiens, par exemple, je les ai vus il y a presque un an, mais ils y sont toujours. Certains sont encore dans les tranchées, d’autres sont morts ou blessés. Certains n’ont plus de jambes. Moi, je suis rentré quand je l’ai décidé. Nous, on dort à l’arrière pendant que les autres sont toujours au front. Il ne faut pas oublier qu’on a cette liberté de choix extraordinaire qui nous permet de nous mettre à l’abri d’un conflit. Il ne faut surtout pas sacraliser les gens qui traitent de ces sujets pour en faire des héros. On choisit tout : on veut avancer plus loin, on veut reculer… Peu importe. C’est notre choix. La plupart du temps, on peut reculer et se mettre à l’abri. D’ailleurs, j’ai parfois eu plus de problèmes dans les cités françaises qu’en Afghanistan, par exemple. Je me rappelle qu’on était avec un fixeur dans une voiture et il y a eu un tir. Je ne sais pas d’où ça venait. On s’est arrêté à toute allure dans le premier village. Il y a eu des palabres avec son chef, mais on a fini par se serrer la main. Dans ce village, il y a une tradition d’hospitalité, si bien que tout le village avait pour objectif de nous défendre. Ce sont des expériences absolument merveilleuses. J’aurais été, à cette époque-là, un soldat américain par exemple, je pense que les villageois n’auraient pas agi de la même façon (Rires)

C’est d’une richesse absolument phénoménale. Mais c’est d’une richesse égale, de rencontrer la femme de ménage du Sénat, qui est une femme formidable, tout comme des paysans dans les alpes boliviennes, qui font tous les ans des bagarres jusqu’à la mort pour régler leurs problèmes de l’année, et pour enrichir leurs récoltes avec du sang humain. Tout ça, c’est extraordinaire. On rencontre l’Homme tel qu’il est. De temps en temps, on a des confidences qui vont au-delà de ce que la personne a pu confier à ses proches. C’est toujours plus simple de parler à un inconnu. On est un peu déclencheur de confidences extraordinaires. Celà dit, il existe aussi une défiance tout à fait justifiée à l’égard des journalistes. Je dis très souvent aux gens : “Méfiez-vous de moi” (Rires)

Trait d’Union – Et lorsque vous étiez à l’étranger – en Afghanistan par exemple – vous est-il arrivé de vous sentir en danger ? Les acteurs que vous avez interviewé coopéraient-ils facilement ? Étaient-ils, au contraire, réticents à vous parler ? 

Il y avait un médecin, celui de Ben Laden, qui était réticent à faire partie du film. Donc je l’ai filmé en caméra cachée, à distance. Mais en fait, les autres, les vrais militants, étaient très contents d’avoir un porte-voix. Lorsque je suis allé au Maroc, je m’étais mis sous une Burka pour interviewer une partisane d’Al-Qaida, car elle était surveillée par les services secrets marocains qui se trouvaient en bas de chez elle. On est montés sous la Burka pour ne pas qu’ils s’aperçoivent que nous étions des Occidentaux. En revanche, lorsqu’elle s’est mise à parler, c’était vraiment la parole d’une militante d’Al-Qaïda convaincue. Et les autres aussi, d’ailleurs ; aucun n’avait renié la cause. Ils s’en étaient mis à l’abri, car ils étaient soit sous le feu de la prison, soit de l’exécution, mais ils ne l’avaient pas reniée. Jamais. 

Trait d’Union – Vous est-il déjà arrivé de refuser un sujet, justement, par volonté d’empêcher les militants sur place de relayer leur idéologie ? 

Alors, le truc, c‘est que ce n’est pas mon rôle en l’occurrence. Mais, par contre, mettre en perspective ce qu’ils disent par rapport à une réalité… ça oui ! Et ÇA, c’est un métier de réalisateur. C’est-à-dire qu’il peut y avoir quelqu’un qui crache sur une cause quelconque avec une mauvaise foi inouïe, et le mettre ensuite en perspective au montage avec une vérité — qui est peut-être faussée aussi, car on a tous·tes nos vérités.

Malheureusement je m’aperçois de plus en plus que la vérité n’existe plus. C’est atroce, c’est absolument atroce. Même dans le monde juridique, il y a DES vérités. Il y a une vérité judiciaire qui n’est pas forcément la réalité de ce qu’il s’est passé, il y a des vérités de la part des victimes, par exemple, de l’accusé ; il y a la vérité de l’argent derrière — car si on a un grand avocat, il peut en faire beaucoup plus. Et il y a une réalité politique : quand on regarde le procès de Marine Le Pen — qui dure deux mois — par exemple, on peut se dire que si elle avait été quelqu’un d’autre, dans la journée c’était plié, tandis que là, on offre sur le denier public — ça coûte très cher un procès — des instances à rallonge. Et c’est la même chose pour des affaires d’agressions sexuelles : si la personne est connue — Gérard Depardieu par exemple — le procès durera plus longtemps que celui de monsieur tout le monde

A l’époque par exemple, je partais avec des flics ; j’ai fait un film en 2024 sur la brigade des mineurs à Marseilles, où j’ai pu TOUT filmer — je me suis super bien entendu avec les équipes —, j’ai eu les auditions des enfants, des victimes…, des trucs horribles. Pour vous dire, je pense que je suis le seul en France à avoir filmé des flics en train de donner des coups d’annuaire (rires), et c’est moi qui arrêtais l’annuaire en leur disant « non mais vous ne pouvez pas faire ça devant la caméra, c’est pas possible (rires) » ! Je l’ai à la caméra, je ne l’ai jamais mis dans les films, mais voilà, c’est pour vous dire la confiance que peuvent vous offrir les gens ; c’est effroyable de temps en temps. Ça va jusque là par exemple, avec des flics qui n’aiment généralement pas trop les journalistes — même si c’est moins le cas aujourd’hui. 

Je me rappelle aussi, c’est une petite anecdote, la première fois que j’ai fait un film avec les CRS. On est partis de Lannemezan — donc assez loin dans le Sud-Ouest — en convoi pour monter à Paris : on est partis à 5 heures du matin, à 9 heures on s’est arrêtés sur une aire d’autoroute pour manger dans une ambiance superbe — chacun amenait sa petite terrine maison ou son saucisson —, et ils ont commencés à sortir des bouteilles d’alcool  à 9 heures du matin,  qu’ils ont posées là, devant la caméra, pendant que je filmais. Alors je leur ai dit « écoutez, vis-à-vis de votre hiérarchie, prenez les bouteilles et planquez les, ça ne va pas aller ». Et dès lors, j’étais adopté (rires). Ça tient à des petites choses comme ça ; tenez, quand je me suis retrouvé en manifestation avec eux, que des pavés volaient, les mecs se mettaient devant moi avec leurs boucliers pour me permettre à la fois de filmer et d’entendre les coups. J’ai aussi pu, par exemple, aller dans leurs chambres après ça, pendant qu’ils appelaient leurs femmes ou leurs enfants. Donc, de temps en temps ces petites choses peuvent faire basculer tout un film, car on aura une vérité beaucoup plus authentique. 

Dernier exemple : quand je suis parti avec mes jeunes délinquants, en Finlande, qui avaient fait des choses « musclées » — braquages, coups de couteaux, agressions sexuelles, etc… —, c’est assez « physique ». Et donc on s’est battus du genre gentiment mais on y va quand même, et je me suis fait adopter comme ça — en mettant et en prenant des raclées (rires) !

Trait d’Union – L’authenticité et le rapport humain qui payent finalement (rires) !

Oui, c’est ça, d’autant que je dormais là où ils dormaient, j’avais froid là où ils avaient froid, j’avais faim quand ils avaient faim ; je n’ai jamais emmené quelconque matériel qui soit au-dessus de celui des autres. Je fais tout le temps attention à ces détails, de toujours être au même niveau que son interlocuteur — si j’interviewe un ministre ou un patron par exemple, je m’habille. Il s’agit de se fondre dans les milieux dans lesquels on se trouve, et le détail est essentiel. Mais le détail peut être une bonne poignée de main en regardant les gens dans les yeux. Quand j’enseignais en école de journalisme, c’est la première chose que j’apprenais aux élèves : se présenter en soignant son comportement. 

Quand tu vas frapper à la porte d’une femme qui vient de perdre ses trois enfants poignardés par leur père — qui s’est suicidé —, il faut avoir du bon sens pour qu’elle se sente à l’aise de te foutre à la porte dans la seconde, sans que ça ne pose aucun problème, ou de te recevoir. 

Trait d’Union – Il faut donc inspirer confiance en somme ? 

Oui, mais il ne faut pas tromper les gens, je ne joue pas non plus de rôle. Il s’agit juste de tenir ce qu’on dit. On ne s’entend pas avec tout le monde. Je suis resté ami avec beaucoup de gens dans les milieux dans lesquels j’ai bossé, mais on ne parvient pas à accrocher tout le monde.

Trait d’Union – Certains de nos lecteurs ont éventuellement une expérience journalistique dans les médias. Auquel cas ils ont peut-être été marqués, eux aussi, par la prééminence des impératifs de production imposés aux reporters — le timing des sujets dans les rédactions quotidiennes notamment —, et qui peuvent, à mon sens, largement desservir le propos et le sujet. En lien avec l’émergence des réseaux sociaux, la multiplication des chaînes d’information, le moindre relais du journalisme indépendant… À titre personnel, que pensez-vous du traitement de l’actualité aujourd’hui ?

Nul (rires) ! Non, c’est bien que tu prennes cet exemple là, c’est typique des news : le rédacteur en chef dit à ses journalistes — s’il veut parler de l’Ukraine par exemple — « on va faire un micro-trottoir, toi tu me trouves des gens qui sont contre l’Ukraine ». Donc le journaliste va faire dix personnes, il y en aura peut-être une ou deux contre l’Ukraine par exemple, et lui, il ne va prendre que ça. Et il faudra effectivement que la personne ne parle pas plus de trente secondes dans le sujet — pour ajouter un peu d’images avant et après — et que ça fasse 1 minute 20 au total comme tu dis. Donc souvent on ne demande pas « fais un sujet sur telle ou telle problématique » mais plutôt « trouve des gens qui font ceci ou cela, qui pensent ceci ou cela » et je trouve ça de plus en plus tendancieux actuellement dans les news

Je trouve aussi qu’on ne parle pas du fond, on oublie totalement le fond pour expliquer les choses et pourquoi elles sont comme ça. Et pour faire ça, il faut du temps, c’est pour cela que le documentaire et le grand reportage sont merveilleux : on reste longtemps avec les gens sur place donc on peut traiter les sujets plus complètement, et même si on n’a pas forcément la vérité absolue, je pense qu’on peut avoir une opinion qui va, à peu près, dans les sens de la vérité. 

Après, moi je trouve qu’il est préférable de ne donner son avis nulle part, mais de laisser le public se faire son opinion par rapport à une problématique. Même si, bien sûr, on est impliqué dans le cours d’une histoire, on a un avis dessus, et forcément, tout est subjectif. On y met sa patte, mais je trouve que l’actualité de l’information est assez dramatique. 

Mais je suis journaliste, donc finalement est-ce que moi-même je ne participe pas à cette dégradation ? En tant que journaliste, je suis responsable : je fais partie d’un ensemble, et je ne pointe pas du doigt mes collègues dont je connais la réalité sur le terrain : c’est-à-dire que celui qui ne veut pas se plier aux impératifs se fait évincer. 

Un autre exemple : j’étais à la manifestation des Kurdes le week-end dernier — qui s’est très bien passée à Paris. La presse est arrivée à la fin — ils voulaient de l’image et je les comprends (rires) — et ça s’est bousculé un tout petit peu. Il y avait des caméras partout, mais il ne s’est rien passé — pas un coup de matraque, pas de réelles bousculades. D’abord ça doit être très agaçant pour les CRS parce que c’est une meute atroce — et j’en faisais partie bien sûr —, et de l’autre côté il y a à peine dix personnes — sur plusieurs milliers — qui se sont dit « on va passer à l’écran, on va un peu provoquer ». Donc c’est une totale distorsion de la réalité. 

Trait d’Union – C’est la présence même du journaliste qui modifie les comportements ?

Exactement ! Et on manipule la presse. Ça me fait penser à quand j’ai travaillé sur les « plaines de la honte » aux États-Unis. On demande à un monsieur qui a battu sa femme d’aller devant la mairie, on organise une réunion publique, puis il s’excuse devant tout le monde en assurant qu’il ne le refera plus jamais. Un autre, qui a volé dans un magasin, doit porter une pancarte pendant une semaine, sur laquelle il est écrit « Je suis désolé d’avoir volé dans ce magasin, ne le faites pas ». Dominique Strauss Kahn, c’est aussi un très bon exemple : on l’a sorti du tribunal à un moment donné, après avoir prévenu la presse — il y avait 500 caméras —, on l’a fait marcher menotté dans une allée remplie de policiers, simplement pour montrer la puissance d’un État par rapport à un type qui était voué à devenir président français s’il n’y avait pas eu l’affaire. Donc on utilise beaucoup les médias à des fins de propagande, et ça je n’aime pas du tout. On est partout manipulés par les services de communication désormais : on nous dit ce que l’on peut filmer et ce que l’on ne peut pas. 

Trait d’Union – On a une question plus simple et assez large pour finir : Que retirez-vous aujourd’hui de vos multiples expériences ? Et quels conseils pourriez-vous donner, vis-à-vis de votre parcours, à un étudiant qui souhaiterait s’orienter vers le domaine du journalisme ? 

C’est quarante-cinq ans de vacances ! Et je le pense vraiment, je me suis régalé d’une façon incroyable. Mais je fais un métier de bonheur absolu dans un milieu que je n’aime pas du tout. Je déteste le milieu des médias, je n’aime pas la manière dont cela fonctionne. Par contre, le boulot est fantastique. Maintenant, ça ne veut pas dire qu’il est facile, ça ne veut pas dire que je n’en ai pas bavé, ça ne veut pas dire non plus que je ne me suis pas planté, qu’il n’y a pas eu des périodes où j’ai tiré la langue. Mais dans le cadre indépendant comme j’ai pu le faire, c’est un boulot ou je peux traiter directement avec le client, partir n’importe où au pied levé par ce que j’en avais envie ou que je trouvais cela nécessaire. Donc j’en retire vraiment que du bonheur. 

C’est plus compliqué aujourd’hui avec la déferlante des réseaux sociaux, et de nouveaux moyens de diffusion. C’est un milieu en pleine transformation. Il y a énormément de journalistes que je connais qui sont vraiment déçus par le milieu dans lequel ils évoluent ; on leur demande souvent de « faire de la merde » — comme ils disent —, donc ils ne croient plus à ce qu’ils font ; ils ont des délais très restreints pour le faire, et il faut qu’ils passent d’un sujet à un autre rapidement car les salaires ne sont vraiment pas élevés. 

Donc, c’est très compliqué de se faire son petit trou, et même quand on l’a — quand on est indépendant — il faut justifier sa place en permanence, on n’a pas le droit de planter un sujet. Planter un sujet ça veut dire qu’on plante un client et il n’y en a pas des milliers donc ça peut être vite dramatique. 

Je voulais quand même laisser un petit message d’espoir au plus motivés (rires) ! De toute façon, il y a des images qui tournent. Là, on a parlé pendant un certain temps, en parallèle il y a beaucoup d’images qui paraissent sur 20 chaînes en France, que ce soit sur le sport, la culture, les arts, etc… Donc de l’image, il y en a ; il y a des journaux qui, pendant ce temps, ont tapé des articles sur ceci ou cela. Donc le marché est toujours là. C’est un marché compliqué, mais c’est un marché qui est accessible aussi. Donc il ne faut pas désespérer, mais il ne faut pas y aller avec trop d’expectatives parce que le marché dirige toujours : on n’arrive pas en roulant des épaules et en disant « je vais vous faire un sujet là-dessus ». Je prends en exemple le sujet de l’éducation qui m’intéresse particulièrement : c’est impossible de faire quoi que ce soit sur ce sujet, ça ne marche pas en audimat. Donc si on trouve un angle différent pourquoi pas, mais sinon cela reste compliqué. Il faut toujours donner une entrée différente à une thématique donnée, toujours avec un axe un peu original — même si beaucoup a été fait (rires)

Trait d’Union – Donc, le message, c’est de conserver la passion et d’essayer d’être un peu original ?

Oui, il faut être passionné. Il faut aussi avoir la démarche d’esprit de s’intéresser aux gens qui nous entourent ; les sujets peuvent se trouver partout ! Et il faut aussi garder son enthousiasme — même si nous n’avons pas tous la même nature et que cela peut être plus simple pour certains que pour d’autres, cela peut s’acquérir avec le temps. 

Emmanuelle DE LA SERRE & Titouan GUILBAUD

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