Le président de Vox, Santiago Abascal. Source : Europa Press

Alors que les premières élections régionales espagnoles, prévues le 8 février prochain, approchent à grands pas, Santiago Abascal, leader du parti d’extrême droite Vox, poursuit sa stratégie de délégitimation politique en multipliant les critiques envers Pedro Sánchez. Lors de sa prise de parole le 23 janvier dernier, Abascal a de nouveau accusé le président du gouvernement de fuir ses responsabilités, s’indignant qu’il n’y ait « personne à la tête de l’État » et affirmant que la situation ne pourrait être pire. Loin d’être une déclaration isolée, cette rhétorique s’inscrit dans la ligne politique d’un parti qui est devenu en quelques années la troisième force politique de l’Espagne. Revenons sur cette montée en puissance d’une nouvelle droite radicale européenne et sur ses perspectives d’avenir. 

« La fin de l’exception espagnole » : la naissance d’une nouvelle extrême droite en Europe

Créé en 2013 par d’anciens membres du Parti populaire (PP), Vox naît d’une rupture au sein de la droite espagnole, qui s’explique, en partie, par le mécontentement envers la politique jugée trop modérée du PP. Longtemps marginal, Vox connaît un tournant décisif lors des élections régionales andalouses de décembre 2018. La politologue espagnole Astrid Barrio y voit alors « la fin de l’exception espagnole », en référence à l’absence jusque-là d’une extrême droite puissante dans le pays, qui s’était distingué en proposant une réponse de gauche à la crise de 2008. Avec 10,97 % des voix, Vox entre pour la première fois dans un parlement régional. Alors que lors du même scrutin en 2015, le parti ne réunissait que 0,45 % des suffrages. Cette percée électorale marque le véritable début de son installation durable dans le paysage politique espagnol, qui se confirme notamment avec son entrée au Congrès des députés, la chambre basse du Parlement espagnol, en 2019. Avec 12,39 % des voix aux élections générales de 2023, Vox s’impose comme la troisième force politique du pays, obtenant 33 sièges sur 350 au Congrès des députés. 

Mais comment expliquer cet essor ? Du « bipartisme au bibloquisme »

Pour bien comprendre ce qui a permis l’ascension de Vox depuis 2018, il faut la replacer dans le contexte politique espagnol. En 2017, la crise indépendantiste catalane culmine mais sa gestion par le PP est jugée trop faible par une partie de la droite espagnole, tandis que Vox s’affirme en ferme défenseur de l’unité nationale. En juin 2018, Pedro Sánchez, membre du  PSOE, parti de centre-gauche, arrive au pouvoir, non pas par des élections classiques, mais grâce au vote d’une motion de censure contre Mariano Rajoy (président du gouvernement depuis 2011 et membre du PP) mis en cause dans des affaires de corruption. Un nouvel épisode qui fragilise encore davantage la droite espagnole.

Sanchez hérite alors d’un gouvernement minoritaire, instable et dépendant d’une coalition hétérogène, allant de la gauche radicale aux partis nationalistes et indépendantistes, rendant sa gouvernance difficile. Face à cette situation, la droite traditionnelle, incarnée par le PP, rencontre des difficultés à proposer une alternative crédible. Cette inefficacité pousse une partie de son électorat à se tourner vers Vox, qui se présente comme la solution aux maux des Espagnols. 

Alors que la politique espagnole oscillait traditionnellement entre le PSOE et le PP, la fragmentation politique s’accentue, jusqu’à permettre l’émergence de sept groupes parlementaires distincts en 2019, contre seulement trois à cinq auparavant. Le pays passe alors d’un « bipartisme » à un « bibloquisme » : un affrontement de deux blocs opposés en compétition pour le pouvoir. Cette fragmentation accentue encore la polarisation en Espagne et pousse les électeurs vers les extrêmes, au détriment du centre, mais au bénéfice de Vox.

L’Espagne selon Vox : que propose concrètement le parti ? 

Les valeurs portées par le parti ne sont pas très différentes de celles que défendent les autres extrêmes droites européennes. Des valeurs dites traditionnelles et conservatrices, loin de ce qu’ils nomment la « dictature progressiste » de la gauche. Parmi elles, le nationalisme et le centralisme étatique occupent évidemment une place prépondérante. Le parti combine sa farouche opposition aux mouvements indépendantistes avec une forte revendication de l’identité espagnole. Selon Ignacio Sánchez-Cuenca (El País, 2022), ce nationalisme a pris une ampleur inédite : aujourd’hui, se sentir avant tout « espagnol » tend presque à s’apparenter à l’adhésion à cette droite radicale, alors que dans les années 1990, il était encore possible d’être de gauche tout en se revendiquant pleinement espagnol.

Le parti mobilise également le christianisme comme symbole fort de l’identité nationale, construisant un « nous » chrétien opposé aux non-chrétiens. Selon le journal Nueva Sociedad, cette référence religieuse sert de base à un discours « civilisationniste » justifiant des positions conservatrices et nationalistes. Plusieurs membres du clergé critiquent toutefois Vox, accusant le parti de ne pas être réellement chrétien en raison de son discours migratoire jugé xénophobe, évoquant même une « xénophobie chrétienne » (El Español). Toutefois, le parti rejette ce type d’accusations ; Abascal précise ne s’opposer qu’à l’immigration « illégale ». Cette stratégie séduit néanmoins une partie de l’électorat catholique : 72 % des électeurs de Vox se déclarent catholiques.

Ces valeurs se traduisent dans des priorités politiques concrètes. Sur l’immigration, Vox propose d’identifier et d’expulser systématiquement les immigrés clandestins et de réduire l’immigration légale, dénonçant les coûts sociaux et la pression sur les services publics qu’a cette « crise migratoire ». Parallèlement, le parti plaide pour un durcissement des conditions d’accès à la nationalité espagnole et la construction d’un mur à Ceuta et Melilla, les deux enclaves espagnoles au nord du Maroc, pour contrôler les flux migratoires. 

Le sondage réalisé par l’institut 40dB en 2018 confirme l’importance de ces thèmes pour leur électorat : 42 % des électeurs citent l’immigration comme principal motif de vote pour Vox, 34 % invoquent la défense de l’unité espagnole, 28 % souhaitent freiner les mouvements indépendantistes, et 25 % veulent limiter les pouvoirs des communautés autonomes. Alors que de nombreux responsables politiques mettent en avant l’importance de l’immigration pour contrer la crise démographique européenne, Vox compte plutôt y répondre par des politiques natalistes. Le parti adopte, par ailleurs, des positions très critiques à l’égard des droits LGBTQ+ et du féminisme, qu’Abascal qualifie de « féminazisme », et tient également un discours climatosceptique. Sur le plan économique, Vox propose une baisse drastique de la fiscalité et des dépenses publiques, là encore un pan commun aux autres extrêmes droites européennes.

Un nouveau populisme européen ?

Vox ne semble pas échapper à cette tendance observée chez de nombreux partis extrémistes en Europe : le recours à un discours populiste pour renforcer son influence politique. Selon le politologue allemand Jan-Werner Müller, le populisme repose sur trois piliers clés : un discours anti-élite, où le peuple vertueux est opposé à des élites corrompues, l’idée qu’il existe un « vrai peuple » homogène et moralement uni que seul le parti populiste représenterait, et enfin, une hostilité envers les contre-pouvoirs, comme les médias, les juges ou les ONG. Vox mobilise bel et bien plusieurs éléments de cette stratégie discursive. 

Son anti-élitisme est omniprésent et s’exprime à travers des accusations récurrentes contre les partis traditionnels, le gouvernement de Pedro Sánchez, la justice ou encore les médias, que le parti tient pour responsables de la « décadence » du pays. Dans son manifeste, presque chaque thématique débute par la dénonciation d’élites politiques jugées défaillantes. Dans certaines déclarations, le parti va jusqu’à qualifier les médias de « terroristes de la désinformation ». Cette idée d’une élite malveillante, coupée du peuple, est donc effectivement très présente chez Vox. 

Dans ses discours, Vox développe également une vision très homogène de la nation, opposant « les vrais Espagnols » à ceux qui menaceraient l’unité du pays : les indépendantistes, mais aussi les migrants, en particulier originaires du continent africain, présentés comme culturellement trop éloignés des Espagnols. Les chercheurs qualifient ce type de rhétorique de « populisme nativiste », où l’appartenance nationale repose sur des critères culturels et identitaires stricts.

Il convient toutefois de nuancer cette analyse. Plusieurs travaux montrent que le populisme n’est pas le seul moteur de Vox. À ses débuts, le parti insistait davantage sur le nationalisme et le conservatisme que sur l’anti-élitisme. Par ailleurs, sur le plan économique, Vox reste plutôt libéral : ce n’est donc pas un populisme « anti-système » sur ce plan, contrairement à d’autres formations européennes. Ainsi, si Vox mobilise clairement les codes du populisme, il s’agit davantage d’un populisme stratégique, utilisé de manière sélective comme outil de mobilisation et de polarisation afin de se présenter comme le seul défenseur du « vrai peuple espagnol ».

Vox : une alternative fiable ?

En période de difficultés économiques et de frustration politique, l’extrême droite réussit souvent à séduire davantage d’électeurs qui croient en ce « vrai changement » qu’elle promet. En Espagne, Vox tente de se présenter comme cette alternative, capitalisant notamment sur les scandales de corruption qui touchent le PSOE. En effet, début 2025, la Guardia Civil a révélé un réseau présumé de corruption impliquant des membres de l’entourage de Pedro Sánchez. Le président a alors tenté de minimiser l’affaire tout en réaffirmant son engagement pour la « régénération démocratique », le renforcement de la transparence et la lutte contre la corruption. Pourtant, les indices internationaux suggèrent une tout autre réalité : entre 2018 et 2024, la corruption politique a augmenté de 178 %, la corruption exécutive de 540 % et le clientélisme de 80 %. L’Espagne chute au 46ᵉ rang de Transparency International, son pire classement depuis 2001. Les indices relatifs à l’État de droit, l’efficacité gouvernementale et l’indépendance judiciaire connaissent également un recul, plaçant le pays parmi les 20 États les plus exposés au risque d’autocratisation selon V‑Dem, institut de suivi de la qualité des démocraties. Vox profite largement de ce contexte pour dénoncer encore davantage la politique du PSOE et ses effets néfastes sur l’Espagne. Mais le parti est-il vraiment une alternative fiable pour l’Espagne ? 

Alors qu’il se présente comme un parti « constitutionnaliste », son leader, Santiago Abascal, petit-fils d’un élu franquiste, n’a jamais fermement condamné la dictature de Franco et minimise parfois son héritage, ce qui interroge sur la profondeur démocratique et républicaine de sa formation. Les événements de Torre-Pacheco en juillet 2025 illustrent les limites de Vox comme alternative fiable. L’agression d’un homme âgé par trois individus d’origine nord-africaine a été relayée via des contenus manipulés sur les réseaux sociaux, attisant la peur et la colère. Vox a exploité la situation pour diffuser des discours xénophobes et stigmatiser les immigrés, contribuant au déclenchement d’émeutes racistes. Cet épisode illustre comment l’extrême droite peut alimenter la division et la violence sociale, renforçant les risques plutôt que la sécurité ou la cohésion nationale.

Vox n’est pas le seul parti d’extrême droite à séduire les électeurs européens : en Italie, cette tentation a conduit au pouvoir la formation Fratelli d’Italia de Giorgia Meloni depuis octobre 2022. Et alors que l’immigration illégale y a été réduite de 60 %, les quotas de visas de travail non‑UE ont eux été largement augmentés. Une contradiction évidente entre un discours anti‑immigration et la réalité économique : l’immigration est aujourd’hui nécessaire pour répondre aux besoins de main-d’œuvre et à la pression démographique en Europe. La crise démographique italienne demeure ainsi non résolue malgré les priorités politiques affichées. Sur le plan économique, la croissance reste faible et aucune relance durable n’a été mise en place. Le gouvernement a néanmoins accordé des allégements fiscaux aux entreprises, aux familles et à certaines catégories de travailleurs, mais sans réformes radicales ni hausses significatives de salaires. Certaines mesures sociales, comme le revenu de citoyenneté, ont par ailleurs été réformées ou supprimées, affectant encore davantage le pouvoir d’achat des ménages modestes. Le principal point positif reste la stabilité politique qu’a permis l’élection de Meloni alors que le pays traversait depuis plusieurs années une période d’instabilité. L’exemple italien révèle qu’une fois au pouvoir, l’extrême droite se heurte aux contraintes de la gouvernance et ne peut résoudre en profondeur les problèmes économiques ou sociaux aussi facilement qu’elle le promet lors de ses campagnes. 

Les perspectives électorales

Selon un sondage de, les élections régionales en Aragon du 8 février prochain placeraient à nouveau Vox en troisième position avec 16,9 % des suffrages, derrière le PSOE (23,6 %) et le PP (37,9 %). En mai 2023, ces mêmes élections régionales n’avaient octroyés que 11,25 % des suffrages à Vox, ce qui témoigne de la progression significative de Vox en seulement trois ans. D’après NC Report, pour les prochaines élections générales espagnoles de 2027, Vox est crédité de 17,5 % des intentions de vote, soit une hausse de 5,1 % par rapport à 2023. Une progression qui souligne à quel point Vox continue de séduire une part non négligeable et toujours plus nombreuse de l’électorat espagnol, en dépit des controverses et des critiques suscitées par le parti. 

Margaux CARRIER

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